Bentley passe en mode « FULL SEND » : quand Crewe s’approprie l’héritage de Ken Block, sans le nom Hoonigan

l fut un temps où voir une voiture de plus de deux tonnes glisser en travers, pneus hurlants, relevait de la provocation. Ken Block en avait fait un art, une signature, presque un manifeste culturel. Avec Supersports: FULL SEND, Bentley reprend aujourd’hui ce langage visuel et émotionnel, en l’adaptant à son propre ADN. Le décor a changé – l’usine de Crewe plutôt que les docks de Los Angeles – le pilote aussi – Travis Pastrana au lieu de Ken Block – mais l’intention est limpide : faire entrer la culture gymkhana dans le temple du grand tourisme britannique.

Une Bentley qui dérive, un choc culturel assumé

Voir une Bentley Supersports de 666 ch évoluer en dérive contrôlée au cœur même de la « Dream Factory » n’a rien d’anodin. La marque de Crewe n’en est plus à ses premières incursions sportives, mais jamais elle n’avait poussé aussi loin la mise en scène. Donuts, angles de dérive prolongés, burnouts statiques, glisses millimétrées entre des bâtiments chargés d’histoire… FULL SEND est tout simplement le film le plus radical jamais produit par Bentley.

Techniquement, le message est clair : propulsion, châssis affûté, aérodynamique travaillée et 666 ch suffisent à transformer un coupé ultra-luxueux en machine à drift crédible. Symboliquement, c’est encore plus fort. Bentley affirme que la performance ne se résume plus à la vitesse de pointe ou au confort à haute vitesse, mais aussi à l’agilité, au contrôle et au spectacle.

Ken Block, l’ombre tutélaire

Impossible de ne pas penser à Ken Block. La grammaire visuelle est là : caméra embarquée, trajectoires chirurgicales, environnement industriel détourné en terrain de jeu, voiture poussée au-delà de ce que son image publique autorise. Pastrana lui-même est l’héritier direct de cet esprit, lui qui a repris le flambeau des gymkhanas après la disparition de Block.

La grande différence, pourtant, est dans le cadre narratif. Là où Hoonigan revendiquait une culture rebelle, presque anti-système, Bentley fait exactement l’inverse. La marque ne détourne pas un lieu anonyme : elle met en scène son propre patrimoine, ses voitures historiques, son passé glorieux, ses lignes de production. La transgression est interne, maîtrisée, presque institutionnalisée.

Bentley ne copie pas Hoonigan. Elle absorbe le concept, le neutralise, puis le reformule à son image.

Travis Pastrana, le choix de la crédibilité

Le choix de Travis Pastrana n’est pas anodin. Moins anarchique que Ken Block, mais tout aussi respecté, Pastrana incarne une performance plus « propre », plus lisible, presque pédagogique. Dans ses propos, il insiste sur le fait qu’il s’agit d’une voiture de série, sans embrayage spécifique ni direction modifiée, simplement équipée d’un frein à main hydraulique et de quelques ajustements logiciels.

C’est essentiel pour Bentley : la Supersports reste une Bentley, pas un prototype déguisé. Même la voiture utilisée pour le film rejoindra ensuite la collection patrimoniale de la marque. Rien n’est jetable, rien n’est purement marketing. Tout est pensé pour s’inscrire dans une continuité historique.

Une opération d’image parfaitement calibrée

Le film est lancé à Dubaï, devant 400 clients triés sur le volet. Le modèle est déjà sold out, avec 500 exemplaires réservés. Le message n’est donc pas commercial au sens strict. Il est identitaire. Bentley parle à une clientèle qui change, se rajeunit, cherche autre chose que le silence feutré et les boiseries traditionnelles.

Dans un monde où le luxe automobile doit se réinventer face à l’électrification, à la normalisation technologique et à la montée en puissance des marques chinoises, Bentley envoie un signal clair : le luxe peut aussi être irrévérencieux, spectaculaire et émotionnel.

Une différence fondamentale avec l’ère Hoonigan

Là où Ken Block utilisait des voitures pour casser les codes de l’automobile, Bentley utilise la culture gymkhana pour renforcer ses propres codes. C’est toute la nuance. FULL SEND n’est pas une prise de risque existentielle, mais une démonstration de maîtrise. Bentley montre qu’elle peut jouer avec les codes de la culture automobile contemporaine sans se renier.

C’est peut-être là que réside la plus grande réussite du projet. Ken Block parlait aux passionnés, aux marginaux, aux amateurs de performance brute. Bentley parle à ses clients, à ses futurs acheteurs, à ceux qui veulent encore vibrer sans renoncer au statut, à l’histoire, à l’excellence perçue.

Le luxe à l’ère du spectacle

Avec Supersports: FULL SEND, Bentley ne devient pas Hoonigan. Elle prouve qu’elle n’en a pas besoin. Elle s’approprie un langage né dans la rue, l’intègre à son patrimoine, et le transforme en outil de narration confirmé.

À Crewe, les traces de pneus ne sont pas un accident. Elles sont un manifeste.




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