La féminisation de l’automobile est en marche
Elles dirigent des marques, pilotent des usines, conçoivent des modèles électriques et accueillent les clients en atelier. Longtemps considéré comme un bastion masculin, le monde de l’automobile commence à se transformer. Lentement, mais sûrement.
Portée par la loi Rixain et par une nouvelle génération de professionnelles, la féminisation de la filière progresse. Pourtant, derrière les symboles et les chiffres encourageants, la réalité reste plus nuancée. Car si les mentalités évoluent, la bataille pour une véritable égalité est encore loin d’être gagnée.
Aujourd’hui, les femmes représentent environ 25 % des salariés dans l’industrie automobile et 22 % dans les services automobiles. Une progression notable si l’on regarde l’histoire récente du secteur. Mais ces chiffres rappellent aussi une évidence : l’automobile demeure l’un des univers industriels les plus masculins.
Alors la question mérite d’être posée : la filière est-elle réellement en train de changer… ou apprend-elle simplement à mieux communiquer sur ses efforts ?
Une histoire automobile qui commence avec des femmes
Le paradoxe est frappant. Car l’histoire de l’automobile doit beaucoup aux femmes.
L’une des figures fondatrices s’appelle Bertha Benz. En août 1888, cette pionnière décide de prouver que l’invention de son mari, Carl Benz, peut réellement transformer la mobilité. Sans prévenir personne, elle quitte Mannheim avec ses deux fils à bord du tricycle motorisé breveté par son époux et parcourt près de 100 kilomètres jusqu’à Pforzheim.
Ce voyage est bien plus qu’une aventure familiale. C’est la première démonstration publique qu’un véhicule motorisé peut être utilisé dans la vie quotidienne. Une opération de communication avant l’heure qui fera plus pour la promotion de l’automobile que n’importe quel discours technique.
Au même moment, une autre femme joue un rôle déterminant dans la naissance de l’industrie automobile : Louise Cayrol-Sarazin. Après la mort de son mari Édouard Sarazin, elle conserve la licence française du moteur à essence développé par Gottlieb Daimler.
Elle confie alors l’exploitation de cette technologie à son second mari, René Panhard. Ensemble avec Émile Levassor, ils donneront naissance à Panhard et Levassor, premier constructeur automobile industriel, qui lancera dès 1891 une série de trente voitures.
Plus d’un siècle plus tard, le constat reste saisissant : les femmes ont participé à la naissance de l’automobile, mais l’automobile a longtemps fonctionné comme si elles n’existaient pas.
La loi Rixain, accélérateur de transformation
Depuis quelques années, un facteur externe pousse le secteur à évoluer : la loi Rixain.
Ce texte impose aux entreprises de plus de 1 000 salariés des objectifs progressifs de féminisation dans les instances dirigeantes. Depuis le 1er mars 2026, les grandes entreprises doivent atteindre 30 % de femmes dans leurs équipes dirigeantes.
Pour de nombreux groupes, cette contrainte agit comme un électrochoc.
Chez Citroën, par exemple, la direction revendique une situation presque inversée : le comité de direction mondial compte six femmes pour cinq hommes. Les derniers recrutements stratégiques — communication, marketing et satisfaction client — ont tous été confiés à des femmes.
En France, la direction est même composée uniquement de femmes… à l’exception du directeur, Édouard George.
Un symbole fort. Mais qui soulève aussi une interrogation : cette féminisation concerne-t-elle réellement tous les métiers de l’automobile ?
Car dans les ateliers, dans les concessions, dans les bureaux d’études ou dans les lignes de production, la réalité reste souvent bien différente.
Renault accélère, mais les usines restent masculines
Chez Renault, la progression est particulièrement visible au sommet de la hiérarchie.
La nomination récente de Katrin Adt à la tête de Dacia illustre cette dynamique. Grâce à plusieurs promotions féminines, le groupe affiche désormais 30,6 % de femmes parmi ses top managers, contre seulement 9,3 % en 2021.
Si l’on élargit le périmètre aux équipes de leadership et aux comités de management, la proportion atteint même 35,6 %.
Dans les sites industriels, les progrès existent également. À la manufacture de Douai, cœur du pôle électrique ElectriCity, les femmes représentent aujourd’hui 21 % des effectifs. Et surtout, 30 % des nouvelles embauches en CDI sont féminines.
Une évolution qui a valu au pôle industriel de recevoir en 2025 un prix pour sa politique en faveur de l’inclusion.
Mais malgré ces avancées, la production automobile reste encore très largement dominée par les hommes.
Toute la filière se met en mouvement
Cette dynamique dépasse désormais les seuls constructeurs.
Dans la distribution, le groupe Bernard, dirigé par Chloé Bernard, affiche une parité parfaite au sein de son comité exécutif : trois femmes et trois hommes.
Chez l’équipementier Forvia, la proportion de femmes parmi les 300 principaux leaders atteint désormais 28 %, soit deux fois plus qu’il y a huit ans.
Même les nouveaux acteurs de la transition énergétique s’emparent du sujet. Dans la gigafactory de batteries ACC à Douvrin, les femmes représentent aujourd’hui 20 % des 2 200 collaborateurs. L’objectif affiché est d’atteindre 30 % de cadres féminins d’ici 2030.
Pour encourager cette transformation, l’entreprise s’appuie sur le réseau interne Pow’Her, créé en 2021 par l’ingénieure Lucille Gouton.
Conférences, ateliers et échanges informels permettent d’aborder les questions de mixité et de diversité. Mais surtout, ils visent à répondre à un problème souvent invisible : la question de la légitimité.
Le frein invisible de la légitimité
Car au fil des témoignages recueillis dans la filière, un constat revient souvent.
Lorsque les femmes doutent de leurs compétences, elles hésitent à postuler ou à demander une promotion. À l’inverse, leurs homologues masculins n’hésitent pas à se lancer, même lorsqu’ils ne remplissent pas tous les critères.
Ce mécanisme freine parfois des carrières prometteuses.
Certaines réussissent pourtant à s’imposer avec force. C’est le cas d’Anne-Marie Baezner, qui dirige depuis deux décennies le salon automobile de Lyon après une longue carrière chez Renault Trucks.
Même expérience pour l’ingénieure Emmanuelle Girard, qui a travaillé pendant des années avec les équipes japonaises de Toyota lorsqu’elle était chez Valeo.
Au départ, les réunions étaient parfois tendues : elle était la seule femme autour de la table. Mais son expertise technique et sa détermination ont fini par s’imposer.
Aujourd’hui, elle dirige l’antenne Auvergne-Rhône-Alpes de l’association Wave – Les Elles de l’Auto, qui milite pour davantage de mixité dans la filière.
Un plafond… et des murs de verre
Selon l’observatoire de l’ANFA, la progression est pourtant spectaculaire : les femmes représentaient 6 % du secteur automobile en 2008, contre 23 % aujourd’hui.
Un bond réel.
Mais les spécialistes évoquent désormais un autre problème : celui des murs de verre.
Autrement dit, les femmes sont souvent orientées vers les fonctions support — ressources humaines, marketing, communication ou finance — tandis que les métiers techniques, industriels et commerciaux restent majoritairement masculins.
Pour que la transformation soit véritablement durable, l’enjeu est donc clair : attirer davantage de jeunes femmes dans les filières techniques et les métiers industriels.
Car l’automobile d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec l’image de l’atelier graisseux du passé. Digitalisation, électrification, software, data ou intelligence artificielle redéfinissent les compétences du secteur.
Autant d’opportunités pour une nouvelle génération d’ingénieures, de techniciennes et de dirigeantes.
La loi Rixain accélère la dynamique. Mais la véritable révolution sera culturelle.
Le jour où les femmes deviendront aussi nombreuses que les hommes à diriger une usine, piloter un réseau de concessions ou superviser un programme industriel, l’automobile aura définitivement changé de visage.
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