Watches & Wonders 2026 : ce que l’on ne voit qu’en étant là

Il y a des événements auxquels on n’entre pas par hasard.

Watches & Wonders, c’est le rendez-vous mondial de la haute horlogerie. Chaque avril, Genève devient pendant quelques jours la capitale mondiale du temps — celui qu’on mesure, celui qu’on porte, celui qu’on transmet. Les grandes maisons y présentent leurs nouveautés dans des décors pensés comme des scénographies. Acheteurs, journalistes, passionnés s’y croisent. Pour les journées professionnelles — les 13 et 14 avril —, une invitation est nécessaire. Et pour certains stands, un rendez-vous pris des semaines à l’avance l’est tout autant.

Ce qui frappe d’emblée, c’est à quel point W&W fonctionne exactement comme le monde automobile : on ne collectionne pas ce qu’on n’a pas vu. On n’achète pas ce qu’on n’a pas tenu en main. Le regard précède le désir, qui précède l’acte. La mécanique est la même, qu’il s’agisse d’une voiture ou d’un garde-temps.

Nuvolari, le drift, et une montre

C’est sur le stand Eberhard & Co. que tout a commencé à faire sens.

Eberhard est une maison suisse fondée en 1887. Discrète par rapport aux mastodontes du salon — pas de show à grand spectacle, pas d’écrans géants. Juste des montres, une histoire, et une attachée de presse, Beatrice Pasquino, qui connaît son sujet.

Sur le stand, la conversation s’est ouverte sur Tazio Nuvolari. Un nom qu’on a en tête — vaguement, comme on a en tête les noms des grands pilotes d’avant-guerre sans vraiment savoir ce qui les distingue. Nuvolari, c’est le Mantovano Volante, le Mantouan Volant. Pilote automobile et moto des années 1920 et 1930, considéré par beaucoup comme le plus grand pilote de sa génération — certains disent de tous les temps. Au volant de l’Alfa Romeo Type C notamment, il imposait une technique de conduite que peu osaient imiter. Eberhard & Co. lui a dédié une collection de chronographes à l’occasion du centenaire de sa naissance, enrichie au fil des ans de nombreux modèles.

Un détail résume l’homme : le poète Gabriele D’Annunzio lui avait offert une tortue en or, avec cette dédicace — « To the fastest man, the slowest animal. » Eberhard l’a gravée dans la collection. On ne collectionne pas ce qu’on n’a pas compris.

Le hasard du calendrier a voulu que trois jours avant Genève, le 10 avril, le circuit des Écuyers accueillait une expérience de conduite organisée par Alfa Romeo France. Au programme : baptême et essais sur circuit, encadrés par des pilotes instructeurs professionnels. La Junior Veloce 280 ch d’abord — légère, immédiate, électrique dans ses réactions. Puis la Quadrifoglio, qui rappelle sans détour pourquoi le trèfle à quatre feuilles est un avertissement autant qu’une promesse. Conduire une Alfa sur circuit le jeudi, découvrir l’hommage qu’Eberhard rend à Nuvolari — l’homme qui a fait de l’Alfa Romeo son instrument — le lundi suivant : le fil entre les deux s’est tissé tout seul.

Ce que Beatrice n’a pas eu le temps d’expliquer sur le stand — les salons sont ce qu’ils sont, les conversations s’interrompent, les gens passent — elle l’a envoyé par email le lendemain. Une explication précise, presque technique, de la spécialité de Nuvolari : le controlled drift.

Voilà comment ça fonctionne.

Pour aborder un virage en drift contrôlé, le pilote provoque d’abord une rotation franche de la voiture en entrant dans le virage : un coup de volant sec qui met l’arrière en glisse, les roues désalignées par rapport à la direction de marche. À ce stade, sans intervention, l’angle de dérive augmente — et ça finit en tête-à-queue, voire pire. Pour maintenir le drift, il faut contrebraquer légèrement, pointer les roues avant vers l’extérieur de la courbe, et simultanément appuyer sur l’accélérateur. Si le geste est juste, l’angle se stabilise. La voiture négocie le virage en entier avec les roues arrière qui glissent vers l’intérieur, pendant que les roues avant restent alignées avec la trajectoire.

Un geste à la milliseconde. Un équilibre permanent entre force centrifuge, adhérence et correction. Nuvolari le maîtrisait sur des voitures sans assistance, sans électronique, sur des routes qui n’étaient pas des circuits.

C’est exactement la logique d’une montre mécanique de haute horlogerie : chaque composant joue son rôle au micron près, dans un équilibre que le moindre grain de poussière peut rompre. La précision comme condition de survie. Le geste comme art.

Ce lien-là, Eberhard l’a rendu visible. C’est ça, aussi, Watches & Wonders : des conversations qui continuent après.

Le Palexpo, les grands noms, l’embarras du choix

Le reste du salon, c’est une traversée dans laquelle on apprend vite à naviguer. Rolex, Tag-Heuer, Cartier, Vacheron Constantin, Piaget, Van Cleef & Arpels, Jaeger-LeCoultre, Pequignet, Herbelin, Chanel, Hermès — les stands s’enchaînent, chacun avec sa grammaire visuelle, son niveau de filtrage à l’entrée, ses pièces phares derrière verre.

Panerai arrête net. Pas pour une montre en particulier, mais pour un des stands 2026 coup de cœur.

La maison italienne est née fournisseur d’instruments de précision pour la Marine militaire italienne. Pas une montre de ville. Pas un objet de prestige. Un outil de guerre, conçu pour fonctionner dans le noir, sous pression, sans défaillir. Cette origine militaire, Panerai ne la met pas sous verre — elle la met en scène ici comme dans sa Manufacture que j’ai visitée il y a quelques années. Le stand de W&W 2026 est construit comme un parcours : on entre par la résistance à l’eau, on traverse la recherche matériaux, on ressort par la réserve de marche. Une narration physique, sans texte superflu.

La paroi de verre traversée d’éclats lumineux — comme si on regardait la surface depuis le fond — donne le ton dès l’entrée. En avant-plan, les Luminor. La collection de cette année revisite la ref. 6152/1, le boîtier historique qui a défini l’identité visuelle de la Luminor depuis les années 1960. Proportions emblématiques, construction Destro, détails vintage et exécution contemporaine. Une montre qui sait d’où elle vient, et qui n’a pas besoin de l’oublier pour rester actuelle.

C’est ça, une bonne scénographie de salon : elle raconte avant qu’on lise quoi que ce soit.

Hublot réserve une surprise. La maison présente la montre créée pour Kylian Mbappé — boîtier en céramique, pièce taillée pour un nom. Sofia Kermiche, de l’équipe presse, prend le temps d’en expliquer chaque détail. Ce qu’on ignore souvent : la complexité de travailler la céramique à ce niveau. Un matériau qui ne pardonne rien, qui se travaille avant cuisson et ne se rattrape pas après. L’objet final est d’une légèreté et d’une dureté que le métal n’atteint pas. Une montre pour quelqu’un qui court vite, dans un matériau qui dure longtemps.

Pequignet, on l’attendait. La seule manufacture de haute horlogerie française réellement indépendante — mouvements conçus et assemblés à Morteau, dans le Haut-Doubs, à quelques kilomètres de la frontière suisse. Être là, au Palexpo, entourée de Rolex et Cartier, c’est déjà une forme de déclaration.

Le dirigeant de la maison reçoit sur le stand. Une conviction intacte, un attachement au territoire, une indépendance qu’on ne rencontre plus beaucoup dans ce secteur.

La nouveauté : la Royale Paris Chrono, premier chronographe manufacture de la maison — et le rappel, bienvenu, que le chronographe a été inventé en France.

Certains stands sont accessibles librement. D’autres fonctionnent sur rendez-vous pris des semaines à l’avance — et sans le bon nom dans la bonne liste, on reste derrière le cordon. Ce n’est pas de l’arrogance, c’est de la logistique.

Les off : quand le lac prend le relais

Attention, W&W ne se limite pas au Palexpo. Tout autour, la ville joue le jeu.

Deux escales hors les murs, avec Chronopolis et Beau-Rivage.

La première chez Depancel — une vraie découverte. La maison française ne fait pas partie des grands groupes du salon. Elle n’expose pas au Palexpo. Mais elle reçoit, fondateur, responsable marketing, responsable produit, tout le monde est sur le stand et ça change tout. Au programme pour moi : l’Allure Mono Eye, chronographe néo-vintage qui accroche l’œil dès les premiers visuels — cadran en secteurs, anneau périphérique orange, mouvement méca-quartz Seiko VK64 qui donne à la trotteuse ce balayage fluide qu’on associe au mécanique pur. Boîtier acier 39mm, finitions qui ne laissent rien au hasard.

Depancel a déjà un pied dans le sport automobile — un partenariat avec l’écurie DAMS Lucas Oil, emblématique de la Formule 2 et Formule 3. La logique circuit est là. Mais le prochain territoire naturel, c’est le e-rallye et l’éco-rallye. Une conviction personnelle développée durant ces 2 jours au salon : les marques qui travaillent l’univers automobile ont tendance à s’arrêter aux rallyes d’anciennes ou à la vitesse pure. L’attrait est compréhensible — et partagé, puisqu’on en fait aussi. Mais s’y cantonner en 2026, c’est regarder le rétroviseur. Le sport automobile bouge. Les marques qui l’accompagnent devraient bouger avec lui.

La seconde escale à l’Hôtel Beau-Rivage, au bord du lac. Ebel et Réservoir y recevaient dans un cadre qui change tout : moins de monde, plus de temps, la possibilité d’une vraie conversation. Clémence Palos, directrice marketing de Réservoir, y accueille avec cette générosité tranquille qu’on trouve rarement dans les grandes messes du salon.

Réservoir présentait le Mark II — une pièce attendue de voir en vrai après avoir suivi son lancement à distance. La voir au poignet, dans la lumière du lac, c’est autre chose que sur une fiche technique.

Et puis il y a eu autre chose : une conversation avec François Moreau, fondateur de la maison, autour des voitures anciennes qui nous a permis, belle synchronicité, d’effleurer du regard, un aperçu de ce qui arrive en septembre. Et oui, un nouveau cadran, un mécanisme. Pas question d’en dire plus — ce n’est pas l’endroit. Mais l’impatience est là. Réservoir construit ses montres comme on construit une histoire : un chapitre à la fois, et chaque chapitre donne envie du suivant.

C’est ça, le off : l’accès à la matière sans le filtre du spectacle.

Ce qu’on emporte

EnVoitureCarine.fr n’est pas un média horloger. Mais certaines montres parlent d’automobile — leur histoire, leurs codes, leurs ambassadeurs. C’est ce fil-là qui nous menait à Genève : Eberhard et Nuvolari, Depancel et DAMS, Réservoir et ses cadrans qui évoquent les tableaux de bord d’une autre époque.

Nuvolari driftait ses virages au millimètre. Eberhard construit des montres depuis 1887. Et quelque part entre les deux, il y a une idée de la précision qui n’a pas pris une ride.




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