De l'ombrelle de Grid Girl au baquet LMP2 : l'incroyable revanche de Keiko Ihara
Sur les grilles de départ des circuits japonais à la fin des années 1990, le rituel était immuable : des rangées de jeunes femmes en mini-jupes et bottes vernies, chargées de tenir des ombrelles aux couleurs des sponsors pour abriter les pilotes de la chaleur écrasante de Suzuka ou de Fuji. Dans ce folklore très codifié des Race Queens, la consigne était simple : sourire à l'objectif, faire honneur à la marque et disparaître poliment dès que le tour de formation était lancé.
C’était sans compter sur la détermination farouche de l’une d’entre elles. Alors que tout le monde la cantonnait à un rôle d'ornement sur la grille, Keiko Ihara utilisait ses cachets de mannequin pour financer ses premiers tours de piste en secret. Une trajectoire d'émancipation mécanique spectaculaire qui l'emmènera des défilés promotionnels jusqu'à trois participations consécutives aux mythiques 24 Heures du Mans.
Du cachet de Grid Girl aux stages de monoplace
À vingt ans passés, étudiante passionnée de sport mais sans un sou vaillant pour approcher un baquet de course, Keiko Ihara comprend rapidement que le mannequinat de paddock est la seule porte d'entrée accessible pour observer les coulisses de la compétition. Pendant deux saisons, elle joue le jeu du spectacle nippon sous l'étiquette de Grid Girl, tout en prenant un max d'infos entre deux séances de qualification.
Chaque yen empoché sur les grilles part directement dans des cours de pilotage et l'achat de matériel d'occasion. Consciente du scepticisme écrasant qui pèse sur une femme issue du milieu des Race Queens dans le sport automobile japonais, elle fait le choix de s'exiler sur les circuits britanniques pour faire ses armes. En Formule Vauxhall puis en Formule 3 anglaise, elle apprend à dompter des monoplaces rétives sous la pluie battante et décroche ses premiers points au milieu d'un peloton de jeunes loups qui la regardaient de haut.
Trois départs aux 24 Heures du Mans et l'apprentissage de la nuit sarthoise
De retour au premier plan international au début des années 2010, la Japonaise franchit un cap monumental en rejoignant le Championnat du Monde d'Endurance (WEC). C'est dans la redoutable catégorie LMP2, au volant de prototypes fermés développant près de 500 chevaux et capables de flirter avec les 300 km/h, qu'elle va marquer l'histoire.
L'épreuve suprême arrive sur le grand circuit de la Sarthe. Entre 2012 et 2014, Keiko Ihara s'aligne à trois reprises au départ des 24 Heures du Mans. Loin de faire de la figuration pour des opérations de communication, elle enchaîne les relais nocturnes dans le trafic infernal des Hunaudières, négociant les dépassements à l'aveugle face aux prototypes d'usine et aux GT lancées à pleine vitesse. En 2014, au terme d'un double tour d'horloge éprouvant, elle coupe la ligne d'arrivée au volant d'une Morgan-Judd, avant de décrocher dans la foulée un podium historique en WEC lors des 6 Heures de Fuji devant son public.
Renverser les codes d'un paddock conservateur
Le parcours de Keiko Ihara résonne comme une formidable gifle adressée aux préjugés qui ont longtemps saturé le sport automobile. En passant de l'ombrelle au volant d'un prototype de pointe sans jamais renier son point de départ, elle a forcé le respect d'une industrie qui ne voyait les femmes que comme des silhouettes interchangeables.
Aujourd'hui membre de commissions internationales et engagée pour la formation des jeunes pilotes, elle rappelle à chaque sortie que le talent derrière un volant n'a rien à voir avec les clichés d'époque : il suffit parfois d'une volonté d'acier pour transformer un simple passage sur la grille en une carrière lancée à fond de train sur l'asphalte du Mans. Et c'est l'occasion de relire ce portrait de Doriane Pin.