Enfer mécanique : la Lincoln possédée qui n'avait besoin de personne au volant pour terroriser l'Amérique

Toit écrasé au chalumeau, vitres opaques et aucun conducteur visible : pour Halloween, retour sur la terrifiante Lincoln d'Enfer mécanique, le chef-d'œuvre maléfique de George Barris sorti en 1977.

Lincoln Continental Mark III noire customisée pour le film Enfer mécanique de 1977
Lincoln Continental Mark III de 1971 de série : le modèle ayant servi de base à la création du film, avant transformation. Photo : Mr.choppers / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0. Image redimensionnée.

Prenez un ruban de goudron désert dans l'Ouest américain, un soleil de plomb qui fait vibrer l'horizon et, dans votre rétroviseur, une énorme masse d'acier noir qui surgit de nulle part à tombeau ouvert. Dans Enfer mécanique (sorti sous le titre The Car en 1977), personne ne vous fait d'appels de phares polis pour doubler. Personne ne tient le volant non plus. Pour Halloween, oubliez les citrouilles en plastique et les vampires de salon : voici le cas d'école d'un monstre de tôle qui n'a besoin d'aucune créature baveuse pour vous donner envie de rentrer à pied.

Au cinéma, les belles américaines ont généralement la vie douce. Elles déposent une vedette devant un casino, traversent la Californie vitres baissées ou permettent au héros de fuir au bon moment en faisant crisser leurs gommes. Celle-ci a visiblement déchiré son contrat de figuration dès le premier jour de tournage. Elle occupe toute la largeur de la voie, choisit elle-même ses victimes et ne ralentit jamais aux passages piétons. On a connu des partenaires de route plus chaleureux.

Le cauchemar en plein cagnard

L'intrigue imaginée par le réalisateur Elliot Silverstein tient sur un ticket de péage. Une berline noire sans immatriculation débarque dans un coin paumé de l'Utah et commence à faucher méthodiquement cyclistes, shérifs et braves passants. Au milieu de ce carnage routier, le shérif local incarné par James Brolin passe une heure et demie à tenter d'arrêter un engin qui semble ignorer les balles comme les lois de la physique.

Le sel du film repose sur cette trouvaille d'une simplicité désarmante : transformer l'objet le plus banal de notre quotidien, celui dans lequel on s'installe machinalement chaque matin pour aller bosser, en prédateur sournois. Pas besoin d'attendre minuit dans un cimetière brumeux. Ici, l'horreur frappe en plein cagnard, au milieu d'étendues désertiques où l'on voit arriver le danger à trois kilomètres sans avoir le moindre buisson derrière lequel planquer ses fesses.

George Barris au bistouri : massacrer l'élégance bourgeoise

Derrière cette apparition démoniaque se cache une monture bien réelle : la Lincoln Continental Mark III millésime 1971. À l'origine, cette auto représentait le sommet du confort bourgeois à l'américaine, taillée pour promener de riches retraités entre le club de golf et leur villa de banlieue avec un gros V8 glougloutant sous le capot.

Pour métamorphoser cette respectable bourgeoise en machine de mort, la production a fait appel au pape de la customisation hollywoodienne, George Barris, épaulé par le coordinateur des cascades Everett Creach. Le cahier des charges tenait en un mot : l'hostilité. Le toit a été tronçonné pour être abaissé de plusieurs centimètres, la ceinture de caisse a été rehaussée et les ailes ont été étirées vers le haut.

Le résultat final a de quoi faire cauchemarder n'importe quel designer. La surface vitrée est tellement écrasée qu'elle ressemble à une meurtrière de bunker. La face avant, élargie et flanquée d'immenses pare-chocs tubulaires chromés, esquisse une sorte de mâchoire ricanante prête à broyer un essieu. Sur une voiture de série normale, on parlerait visibilité périphérique, angle mort et facilité pour faire un créneau. Ici, chaque coup de chalumeau a servi un seul et même but : rendre l'objet le plus antipathique possible sur le bitume.

L'angoisse des vitres noires sans personne à engueuler

L'autre trouvaille géniale de la voiture réside dans son vitrage. Les vitres ont été recouvertes d'un film ambré tellement foncé qu'il était strictement impossible de distinguer ce qui se passait à l'intérieur depuis l'extérieur, tout en permettant aux cascadeurs de voir la route pour éviter de finir dans le ravin pendant les prises de vue.

Ce détail change absolument tout à l'écran. Dans la circulation de tous les jours, face à un automobiliste qui vous grille une priorité ou vous colle d'un peu trop près, on peut toujours chercher son regard, parlementer ou lui adresser ce petit geste agacé de la main que nous connaissons tous. Devant cette Lincoln, la conversation s'arrête net. Il n'y a personne à supplier, personne à insulter. Juste un bloc de tôle impassible qui continue d'accélérer. C'est bête, mais psychologiquement, ça fonctionne à tous les coups.

La meilleure raison de rentrer à pied ce soir

Tourné dans les paysages grandioses et poussiéreux du sud de l'Utah, autour de Kanab et de St. George, le film conserve aujourd'hui un charme brut qu'aucun effet numérique ne pourra jamais reproduire. On peut évidemment sourire des outrances des cascades et des explosions un peu trop généreuses. Mais la présence physique de cette carrosserie suffit à porter la tension à elle seule.

Après notre détour par l'Audi S8 du Transporteur et avant de reparler de Christine, la fameuse Plymouth Fury rouge de John Carpenter, cette Lincoln reste sans doute la pire compagne de voyage imaginable pour une virée nocturne. Un excellent film à revoir calée dans son canapé pour Halloween. En revanche, si vous entendez un gros V8 tourner au ralenti au coin de votre rue en sortant ce soir, un conseil : ne cherchez pas à savoir qui est au volant et traversez vite.

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