Steve McQueen : Le mirage viril de Bullitt face à la vérité du huis clos
Mustang de Bullitt, terreur après les crimes de Manson et confidences douloureuses de Neile Adams et Ali MacGraw : on décortique la vérité brute sur Steve McQueen, bien loin des affiches vintage.
Une veste en tweed à coudières patinées, un col roulé noir, une paire de solaires aux verres bleutés et le grondement sourd d'une Ford Mustang vert Highland dévalant les carrefours en pente de San Francisco. Depuis plus d'un demi-siècle, la silhouette de Steve McQueen traverse les générations comme l'archétype indéboulonnable du détachement masculin. Dans les magazines de mode comme dans les garages de collectionneurs, le « King of Cool » incarne cette liberté brute, un peu taiseuse, où l'on préfère le double débrayage d'une boîte mécanique aux bavardages de salon. Mais dès que les projecteurs s'éteignaient et que les portes du ranch se refermaient, l'antihéros décontracté laissait la place à un homme dévoré par ses démons, dont la paranoïa armée et la brutalité quotidienne ont fait vivre un calvaire à celles qui ont partagé son intimité.
L'illusion du cuir et la forteresse de Brentwood
Pour comprendre ce gouffre, il faut regarder d'où venait cette colère rentrée qui crevait l'écran. Abandonné par un père acrobate de cirque, ballotté par une mère alcoolique et roué de coups par un beau-père violent avant d'échouer dans le dortoir d'une maison de redressement de Californie, l'acteur a grandi avec la certitude viscérale que le monde entier cherchait à le détruire. La célébrité planétaire et les liasses de dollars n'ont jamais comblé cette faille. Pire, les abus quotidiens d'alcool fort, de cocaïne et d'herbe ont transformé cette angoisse d'enfance en un délire de persécution incontrôlable.
La bascule vers l'enfermement se produit au cœur de l'été 1969. Invité à dîner chez Sharon Tate à Cielo Drive, McQueen annule sa soirée à la dernière minute pour rejoindre l'une de ses innombrables conquêtes dans un motel discret. Le lendemain, la secte de Charles Manson massacre la comédienne et ses invités. Lorsque les enquêteurs de Los Angeles lui révèlent que son nom figurait en tête d'une liste de cibles prioritaires dressée par les tueurs, le comédien bascule dans une terreur obsessionnelle.
L'homme le plus désiré d'Hollywood ne fait plus un pas sans un revolver calibre .38 glissé dans sa chaussette ou un pistolet automatique calé contre sa ceinture. Il fait dresser des clôtures de sécurité, braquer des projecteurs aveuglants sur les pelouses de sa propriété de Brentwood et dort avec des fusils de chasse chargés à portée de main, tirant à vue sur le moindre reflet dans les buissons.
La nuit de la Barbade et l'effacement forcé d'Ali MacGraw
Dans ce climat d'état de siège perpétuel, la violence domestique devient le mode de gestion du foyer. Longtemps étouffée par les grands studios de cinéma pour protéger le rendement de leur poulain au box-office, la vérité des faits a été consignée par sa première épouse, Neile Adams. Danseuse et comédienne d'origine philippine, mère de ses deux enfants et pilier de sa carrière depuis ses débuts miséreux à Broadway, Neile a détaillé dans ses mémoires l'enfer d'un quotidien rythmé par la claustration et les crises de démence.
L'agression la plus terrible éclate au début de l'année 1970, lors d'un séjour dans un hôtel de la Barbade. Persuadé que sa femme avait entretenu une aventure passagère des années plus tôt, McQueen s'enferme avec elle dans leur suite, consomme de la drogue jusqu'à l'ivresse et pose le canon d'une arme de poing chargée sur sa tempe. Pendant des heures d'un interrogatoire forcené, il la menace d'exécution immédiate avant de la rouer de coups jusqu'à l'aube.
Cette volonté d'écrasement s'est abattue à l'identique sur l'actrice Ali MacGraw. Lorsqu'ils tombent amoureux sur le tournage de Guet-apens en 1972, la jeune femme est l'une des stars les plus rayonnantes de la planète après le triomphe de Love Story. Dès leur mariage, le couperet tombe : McQueen exige par contrat moral qu'elle abandonne immédiatement les studios et renonce à tous ses cachets pour demeurer recluse dans leur maison de Malibu.
Ali MacGraw découvrira alors la prison dorée : faire la cuisine, attendre le retour de virées alcoolisées au guidon de vieilles motos tout-terrain et supporter des colères destructrices où les meubles volent au moindre mot de travers, jusqu'à ce que la comédienne trouve le courage de faire ses valises pour sauver sa peau.
Sebring dans le plâtre et le carnage du film Le Mans
Sur l'asphalte, le talent de pilote de Steve McQueen n'était pourtant pas une imposture de plateau. L'homme maniait un cerceau avec une rage authentique et une science du braquage que bien des pilotes professionnels admiraient. En mars 1970, lors des 12 Heures de Sebring, il arrache une deuxième place d'anthologie au volant d'une Porsche 908/02 partagée avec Peter Revson, résistant aux furieuses Ferrari 512 avec le pied gauche coulé dans un plâtre après une fracture subie en motocross.
Mais cette passion mécanique a fini par se confondre avec une mégalomanie destructrice lors du tournage du film Le Mans à l'été 1970. Grisé par son statut de tout-puissant patron de sa maison de production Solar, McQueen refuse tout scénario classique, méprise les consignes de sécurité élémentaires et pousse le réalisateur John Sturges à jeter l'éponge.
Dans les stands sarthois, le tournage vire au chaos. McQueen s'isole dans son camion d'intendance, entouré de ses armes et de ses substances, pendant que les cascadeurs paient l'obsession du réalisme au prix de leur chair. Le Britannique David Piper percute un talus à plus de deux cents kilomètres-heure à bord de sa Porsche 917 : l'auto est coupée en deux et le pilote doit être amputé d'une jambe sous le genou. Quelques jours plus tard, Derek Bell échappe de peu aux flammes de sa voiture, le visage brûlé au second degré.
Acculé par les banques d'affaires, dépossédé de la direction du film par les investisseurs et ruiné par les dépassements financiers, McQueen ne remettra plus jamais les pieds sur le circuit de la Sarthe.
Il est temps de poser un regard adulte sur nos icônes de papier glacé. Admirer les lignes pures d'une Mustang ou savourer le rugissement d'un douze-cylindres à plat n'interdit pas de voir la vérité des êtres : sous le blouson de cuir et les poses viriles se cachait un homme prisonnier de sa propre noirceur, qui aura détruit autour de lui pour tenter de faire taire ses propres peurs.
L'arrestation d'Anchorage et la pose du commissariat
Le 22 juin 1972, une patrouille de police intercepte une grande berline américaine de location qui multiplie les dérapages hasardeux sur la 4th Avenue d'Anchorage, en Alaska. À son bord, Steve McQueen est tellement imbibé d'alcool qu'il peine à tenir debout. Conduit au poste central pour conduite en état d'ébriété et défaut de permis, l'acteur passe la nuit en cellule de dégrisement avant qu'un chèque de caution de 275 dollars ne lui permette de retrouver la rue.
Le cliché judiciaire pris ce soir-là par les officiers montre la star mal rasée, le regard brillant mais esquissant un sourire narquois, la tête rejetée en arrière avec une arrogance amusée face à l'objectif. Cette photographie, largement commercialisée depuis sous forme de posters pour célébrer l'esprit rebelle du motard indomptable, racontait en réalité une errance pathétique : celle d'un homme venu se perdre dans les glaces du Grand Nord pour fuir les dettes fiscales et le naufrage de sa vie de famille.