Sarah Rumeau championne de France des rallyes terre : le chrono n'a pas de sexe
« On forme un vrai duo de choc avec Julie » : sacrée championne de France des rallyes terre au scratch, Sarah Rumeau prouve que le sport auto n'a pas besoin de catégories de genre pour couronner les plus rapides.
Il existe une singularité salutaire que l'on oublie trop souvent de rappeler au milieu des débats sur la place des femmes dans le sport : l'automobile demeure l'une des rarissimes disciplines où le genre n'existe tout simplement pas au moment de s'engager. Sur un court de tennis, sur une piste d'athlétisme ou sur un terrain de football, les tableaux restent hermétiquement scindés en deux, avec des règles ou des distances parfois adaptées. En rallye, rien de tout cela. Lorsque vous attachez votre casque, que vous bouclez vos harnais six points et que le compte à rebours clignote au départ d'une spéciale, la terre, les ravins et le chronomètre ne s'embarrassent d'aucun état civil.
Ce week-end d'octobre sur les pistes cassantes du Terre des Cardabelles, autour de Millau, une pilote de trente-et-un ans et sa navigatrice ont transformé cette règle sportive en page d'histoire. En hissant leur Škoda Fabia RS Rally2 du team 2C Compétition sur la deuxième marche du podium aveyronnais, Sarah Rumeau et Julie Amblard ont décroché le titre de championnes de France des Rallyes Terre. Pas un trophée promotionnel réservé aux féminines, pas une coupe d'apparat : le classement général absolu, le scratch, devant toute la meute des équipages masculins. Une première absolue dans l'Hexagone.
« Je viens du handball, ce titre est un résultat collectif »
Ce qui frappe dès qu'on écoute Sarah Rumeau à sa descente de voiture, c'est son refus viscéral de tirer la couverture à elle. À une époque où la médiatisation automobile adore fabriquer des égéries solitaires pour cocher des cases d'affichage, la pilote pyrénéenne a tenu à remettre les pendules à l'heure au micro de Rallye-Sport :
« Dans les médias, je suis quand même souvent mise en avant un peu seule, et j’aimerais vraiment insister sur le fait que ce titre est entièrement partagé avec Julie et toute l’équipe. On forme vraiment un duo de choc avec Julie et on a la même importance dans ce projet. On se fait confiance depuis le départ et on progresse ensemble depuis cinq ans. Ce titre, c’est un résultat collectif. Je suis très attachée à cet esprit d’équipe. Je viens du handball, où toutes les joueuses avaient le même statut, et j’ai gardé cette mentalité en rallye. »
Dans l'habitacle surchauffé d'une Rally2 lancée à plus de cent cinquante kilomètres à l'heure entre les pierres du Larzac, la performance relève d'une synchronisation millimétrique. Julie Amblard ne lit pas de simples notes : elle dicte la respiration de l'auto, coupe les syllabes sur le fil de la boîte séquentielle et sécurise chaque freinage aveugle. Cette complicité forgée au fil de cinq saisons de labeur a permis à l'équipage de surmonter une intersaison particulièrement floue, épaulé par la structure 2C Compétition et la fidélité de partenaires techniques comme Igol et Michelin.
L'intelligence tactique face au piège des Cardabelles
Contrairement aux idées reçues, aller chercher une couronne nationale ne réclame pas d'attaquer comme une furie à chaque virage. Cela demande surtout de comprendre la course. Échaudé par deux crevaisons coûteuses essuyées plus tôt dans la saison sur les pistes du Lozère, le tandem a abordé l'épreuve de Millau avec un sens aigu de la gestion :
« L’objectif était encore de jouer le podium ce week-end. Il fallait rester focalisées sur nous, car on savait que l’on avait normalement le rythme pour être devant. On n’avait pas le même état d’esprit qu’en début de saison, où il fallait attaquer fort. On était plus sur une régularité à gérer. On a quand même roulé vite, mais sans trop en faire pour finir sans encombre et sans crevaison. J’ai vraiment essayé d’être le plus précise possible dans mon pilotage et de ne pas forcément exploiter toute la largeur de la route pour éviter les problèmes. »
Ouvrir la route sur la terre meuble des Cardabelles le samedi s'apparentait à un exercice de balayage ingrat. En resserrant ses trajectoires pour épargner la mécanique sans rien céder au chrono, Sarah a contenu ses rivaux avant d'assurer une deuxième place limpide derrière Mattéo Chatillon. Une démonstration de maturité sportive.
Gagner face aux meilleurs sans réclamer d'excuses
La valeur d'un couronnement se mesure toujours au calibre de l'opposition. Sur les pistes françaises cette année, le plateau des engagés en quatre roues motrices alignait des vainqueurs chevronnés, des habitués du haut de tableau rompus aux calculs d'épicier pour amasser les points. Sarah ne masquait d'ailleurs pas sa fierté d'avoir ferraillé face à cette concurrence sans aucun artifice :
« C’est vrai, il y avait vraiment un gros niveau cette saison. Il y avait beaucoup d’expérience et beaucoup de victoires du côté de certains équipages. Ils savaient gérer une saison pour remporter des titres, contrairement à nous. C’était l’idéal pour nous de nous mesurer aux meilleurs. On avait tout ce que l’on voulait pour progresser et se battre. Donc, remporter le titre face à des équipages d’un tel niveau est encore plus gratifiant. On a travaillé sans cesse pour y arriver. »
Victorieuses au scratch dès l'ouverture au Terre des Causses en avril — une première pour une femme en championnat de France depuis quatre décennies —, puis de nouveau souveraines sur les pistes corses du Terre d'Aléria, Sarah et Julie n'ont volé leur trophée à personne. Elles l'ont bâti spéciale après spéciale, en contraignant les garçons à hausser leur rythme jusqu'à la faute.
Pas le temps de gamberger : cap sur l'Europe
À peine le champagne douché sur la rampe de Millau que le quotidien du sport de haut niveau reprend ses droits. Pas de relâchement ni de tournée des plateaux télévisés : dès la semaine prochaine, Sarah s'envole pour le Portugal afin d'y disputer une manche du championnat d'Europe des rallyes (ERC) sous les couleurs de la Fédération :
« Je ne sais pas si j’ai vraiment réalisé encore. Quand j’ouvre les réseaux sociaux et que je me vois partout avec Julie, ça fait quand même bizarre. Comme on va vite enchaîner avec le Portugal, je n’ai pas vraiment le temps d’y penser. Maintenant que le titre est acquis, je peux me concentrer à 100 % sur le Portugal. C’est franchement très difficile de se fixer un objectif avant chaque rallye. Je veux faire la meilleure copie possible. L’objectif sera de progresser, comme toujours, et de faire de bons chronos. »
Quarante-cinq ans après les exploits fondateurs de Michèle Mouton et Fabrizia Pons, cette victoire générale rappelle une vérité implacable à tous ceux qui voudraient encore créer des barrières artificielles sur les circuits et les pistes. Dans une voiture de course, ce ne sont ni les muscles ni les discours convenus qui commandent : c'est le regard qui anticipe, le pied qui tape dans les freins et la complicité silencieuse d'un habitacle. Sarah Rumeau et Julie Amblard n'ont demandé aucun privilège ; elles ont pris le volant et ont simplement été les plus rapides.