Moteur Imaginaire au Large : Renault sort du cadre

Sur l’île Seguin, visite de Moteur Imaginaire au Large : collection Renault, créations contemporaines et coup de cœur pour Bianca Bondi.

Vue de face de la Renault 9 de Bianca Bondi, entourée de végétaux et de sel, au Large sur l’île Seguin.
Bianca Bondi, Analog Pits, 2026 : vue de face de la Renault 9. Exposition « Moteur Imaginaire — Des chefs-d’œuvre de la collection Renault aux artistes d’aujourd’hui », au Large, centre d’art porté par Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.

Sur l’île Seguin, le nouveau centre d’art porté par Emerige ouvre avec la collection Renault et dix-sept commandes contemporaines.

En vrac, on trouvera une Estafette qui se prend pour une chapelle, une petite voiture télécommandée qui se laisse pousser les cheveux et une Renault 9 qui prend un bain de sel au milieu des végétaux.

Au Large, nouveau centre d’art contemporain de l’île Seguin, l’automobile prend sa place. Avec classe. Elle occupe les salles et engage les artistes à transporter le monde de la voiture dans des sujets plus encombrants qu’une valise.

Ouvert le 17 octobre 2026 à Boulogne-Billancourt, le lieu est présidé par Laurent Dumas et dirigé par Paula Aisemberg. RCR Arquitectes et CALQ signent le bâtiment cuivré que l’on découvre au bout du parvis. Renault occupait autrefois l’île. Le voici de retour, avec des œuvres dont certaines ont été fabriquées grâce à ses ateliers.

Vue extérieure du centre d’art Le Large sur l’île Seguin, architecture de RCR Arquitectes avec CALQ.
Le Large, île Seguin — visuel du dossier de presse de Moteur Imaginaire, Renault / Emerige. Architecture © RCR Arquitectes – G. Trégouët / CALQ agence d’architecture. Photographie © Nicolas Trouillard.

La commissaire Cecilia Alemani réunit 120 œuvres de 55 artistes. Cinquante viennent de la collection Renault. S’y ajoutent d’autres prêts et dix-sept commandes du Large. Précision utile : les créations récentes ne sont pas toutes des commandes du constructeur. Elles ne rejoignent pas automatiquement sa collection.

Renault laissait aussi les artistes chercher

En 1967, chez Renault, Pierre Dreyfus et Claude Renard font entrer les artistes dans les ateliers. Pièces automobiles, peintures, machines, conseils des techniciens : ils ont accès aux moyens de l’entreprise. Arman, Vasarely, Dubuffet en feront usage, chacun à sa façon.

Le détail à retenir vient de François Barré, qui était conseiller artistique de Renault entre 1977 et 1981. Dans son entretien à France Culture, il raconte que Piotr Kowalski avait passé plusieurs mois sur place sans produire d’œuvre. Personne ne lui en avait tenu rigueur. Aujourd’hui, il aurait probablement fallu justifier le budget.

Cette liberté mérite qu’on s’y arrête. Renault acceptait de financer une recherche sans savoir exactement ce qui en sortirait. Et les salariés participaient à l’aventure : rencontres, discussions, catalogues distribués dans l’entreprise. L’art arrivait jusque dans leur journée de travail.

C’est aussi à cela que se mesure un mécénat. Aux moyens donnés aux artistes, au temps qu’on leur laisse et aux personnes qui peuvent en profiter. Le nombre de chefs-d’œuvre vient après.

Barré raconte notamment les réactions des salariés face à Jean-Pierre Raynaud. L’artiste explique son travail, son engagement, ses journées sans horaires bien définis. Ceux qui pouvaient trouver l’art contemporain assez éloigné de leurs préoccupations découvrent un terrain de discussion. Le travail, justement.

Dix-sept commandes : que leur demande-t-on aujourd’hui ?

Pour cette inauguration, le Large a donné des moyens de production à dix-sept artistes. Dans un entretien à Numéro, Cecilia Alemani explique avoir partagé des recherches et des archives avec eux, tout en leur laissant une forme de carte blanche.

Le sujet aurait pu obliger les artistes à mettre la voiture sur un piédestal. Que nenni. Les commandes ont ouvert généreusement d’autres portes.

Clément Cogitore revient sur des images de grève. Bertille Bak s’intéresse aux objets fabriqués en secret par les ouvriers avec les ressources de l’usine, une pratique appelée la « perruque ». Bianca Bondi travaille sur une carcasse. Valentin Ranger entraîne les archives Renault dans son univers numérique.

Devant une œuvre, on ne sait pas toujours ce que l’on regarde. Les médiateurs qui parcourent les salles sont là pour répondre à vos questions, expliquer les œuvres et raconter les histoires de leurs commandes. N’hésitez pas à aller les voir.

Une Estafette qui a vu la lumière

Avec Estafard, Romuald Jandolo transforme une Estafette en chapelle roulante. Les vitraux remplacent les vitres. Un procédé déjà vu dans les fenêtres des portes transformées par Wim Delvoye, artiste belge, mais très efficace également ici.

Sur l’un des vitraux de l’Estafette, un cœur rouge traversé de lames, des larmes, du bleu, du jaune.

L’artiste vient d’une famille de circassiens. Cette histoire donne un sens au véhicule itinérant, au décor, à la rencontre entre la vie quotidienne et le sacré. Le travail du vitrail apporte aussi autre chose à cette carrosserie utilitaire : un savoir-faire, des couleurs et une lumière auxquels elle n’était pas destinée.

À proximité, la petite voiture télécommandée de Nina Beier porte de longues mèches de cheveux. Le décalage fait sourire. La voiture est complètement débordée par cette chevelure, qui sort de l’habitacle et traîne au sol.

Galerie : Moteur Imaginaire et le Large

Entrée et façade cuivrée du centre d’art Le Large, porté par Emerige sur l’île Seguin.
Le Large, centre d’art porté par Emerige, île Seguin. Architecture : RCR Arquitectes avec CALQ. À l’occasion de Moteur Imaginaire, autour de la collection Renault. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Façade métallique cuivrée du Large, dessinée par RCR Arquitectes avec CALQ sur l’île Seguin.
Le Large — Emerige, île Seguin. Architecture : RCR Arquitectes avec CALQ. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Visiteurs devant une œuvre de Jean Dubuffet dans Moteur Imaginaire, au Large sur l’île Seguin.
Jean Dubuffet, vue de la présentation de la collection Renault dans Moteur Imaginaire, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Formule 1 Renault jaune et noire transformée par Bertrand Lavier, dans Moteur Imaginaire au Large.
Bertrand Lavier, R23-F1, 2026. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Renault 12 verte chargée de bagages, R12 cathédrale de Mohamed El Khatib, au Large.
Mohamed El Khatib, R12 cathédrale, 2026. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Vitrail au cœur rouge sur l’Estafette de Romuald Jandolo, dans Moteur Imaginaire au Large.
Romuald Jandolo, Estafard, 2026, détail du vitrail de l’Estafette. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Voiture miniature blanche et cheveux naturels de Nina Beier, dans Moteur Imaginaire au Large.
Nina Beier, Auto, 2017–en cours. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Phares automobiles alignés dans l’installation de Madeline Hollander, au Large, Moteur Imaginaire.
Madeline Hollander, installation de phares automobiles. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Vidéo colorée et éléments métalliques de ChronoFactory de Valentin Ranger, au Large.
Valentin Ranger, ChronoFactory : L’Anatomie de l’ornementation, 2026. Œuvre produite pour Moteur Imaginaire, autour de la collection Renault, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Accrochage de photographies dans l’exposition Moteur Imaginaire au Large, île Seguin.
Vue de l’accrochage photographique de Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Visiteurs sur la terrasse du Large avec vue sur les berges de Seine.
Terrasse du Large — Emerige, île Seguin, lors de l’exposition Moteur Imaginaire autour de la collection Renault. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Rayonnages de la librairie du centre d’art Le Large, sur l’île Seguin.
La librairie du Large — Emerige, île Seguin, lors de l’exposition Moteur Imaginaire autour de la collection Renault. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.

Bianca Bondi, la Renault 9 et le sel

Bianca Bondi est une artiste que j’aime et que je suis. Je l’avais écoutée expliquer son travail lors d’une rencontre organisée par Thanks for Nothing. Elle parlait notamment du sel, utilisé pour « nettoyer », purifier. C’est resté.

Sa Renault 9, Analog Pits, se regarde avec cela en tête.

Dans un entretien publié par le Centre Pompidou, Bianca Bondi explique : « lorsque je récupère des objets de seconde main, la première chose que je fais, c’est de les plonger dans des bains d’eau salée. »

Lire l’entretien sur le site du Centre Pompidou

Cette R9 est un choix qui plaît. Une voiture ordinaire, loin des modèles que l’on expose habituellement pour leur ligne ou leur pedigree.

Galerie : Bianca Bondi, Analog Pits

Vue de face de la Renault 9 de Bianca Bondi, entourée de végétaux et de sel, au Large sur l’île Seguin.
Bianca Bondi, Analog Pits, 2026 : vue de face de la Renault 9. Exposition « Moteur Imaginaire — Des chefs-d’œuvre de la collection Renault aux artistes d’aujourd’hui », au Large, centre d’art porté par Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Détail du bassin turquoise et des dépôts de sel dans la Renault 9 de Bianca Bondi au Large.
Bianca Bondi, Analog Pits, 2026, détail du bassin. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Arrière de la Renault 9 de Bianca Bondi avec bassin et végétaux, dans Moteur Imaginaire au Large.
Bianca Bondi, Analog Pits, 2026, arrière de la Renault 9. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.
Carrosserie, végétaux et eau turquoise dans Analog Pits de Bianca Bondi au Large.
Bianca Bondi, Analog Pits, 2026, détail de l’installation. Moteur Imaginaire, collection Renault et artistes contemporains, au Large — Emerige, île Seguin. Photo : Vanessa Quang / En Voiture Carine.

Avant Renault, Fagor et les routes américaines

En 2019, à la Biennale de Lyon, Bianca Bondi avait installé une cuisine dans les anciennes usines Fagor. Elle avait étudié le passé du site, où l’on fabriquait de l’électroménager.

Du sel recouvrait la cuisine. Dans l’évier et les récipients, les solutions chimiques évoluaient pendant l’exposition. Les couleurs changeaient avec l’évaporation.

À Dallas, en 2023, elle s’intéresse aux abords des routes américaines. Ses recherches portent sur le Highway Beautification Act de 1965, une loi concernant notamment la place des panneaux publicitaires dans le paysage. Pour A Preservation Method, elle fabrique un panneau abandonné et l’installe avec du métal, six tonnes de sel et des végétaux.

La Renault 9 s’inscrit dans ce parcours. L’usine, les équipements, les objets dont on ne se sert plus : Bondi les abordait déjà avant cette commande.

En 2023, Bianca Bondi a également effectué une résidence chez Hermès, où elle a travaillé la teinture de la soie avec les artisans.

Les artistes entrent toujours dans les usines.

Les collaborations avec Renault permettent toujours aux artistes d’entrer dans l’univers des usines. En 2024, Dan Rawlings a travaillé à Douai sur une Renault 5 historique et une R5 E-Tech électrique, avec ses découpes de métal inspirées de la nature.

À Flins, l’Art Factory a ouvert en juin 2025 dans un ancien bâtiment de peinture. Elle accueille notamment OX, Georges Rousse, Jean Faucheur, Mono Gonzalez et Gérard Zlotykamien.

Le mécénat industriel ne s’est donc pas arrêté aux grandes signatures des années 1960 et 1970. Reste à regarder, pour chaque projet, quelle liberté est accordée et quels échanges ont réellement lieu.

Au Large, Valentin Ranger puise dans les archives Renault pour ChronoFactory : L’Anatomie de l’ornementation. L’installation associe vidéo et éléments métalliques. Les pièces mécaniques deviennent des ornements, les corps se transforment.

Aujourd’hui, le centre d’art accueille le public sur le site de l’ancienne usine.

Moteur Imaginaire — Des chefs-d’œuvre de la collection Renault aux artistes d’aujourd’hui
Du 17 octobre 2026 au 7 mars 2027.
Le Large, 3 parvis Amont, île Seguin, Boulogne-Billancourt.
Du mercredi au dimanche, de 11 h à 19 h ; vendredi jusqu’à 21 h.
15 € en plein tarif, 10 € en tarif réduit. Gratuit jusqu’à 26 ans.
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