Moteur Imaginaire au Large : Renault sort du cadre
Sur l’île Seguin, visite de Moteur Imaginaire au Large : collection Renault, créations contemporaines et coup de cœur pour Bianca Bondi.
Sur l’île Seguin, le nouveau centre d’art porté par Emerige ouvre avec la collection Renault et dix-sept commandes contemporaines.
En vrac, on trouvera une Estafette qui se prend pour une chapelle, une petite voiture télécommandée qui se laisse pousser les cheveux et une Renault 9 qui prend un bain de sel au milieu des végétaux.
Au Large, nouveau centre d’art contemporain de l’île Seguin, l’automobile prend sa place. Avec classe. Elle occupe les salles et engage les artistes à transporter le monde de la voiture dans des sujets plus encombrants qu’une valise.
Ouvert le 17 octobre 2026 à Boulogne-Billancourt, le lieu est présidé par Laurent Dumas et dirigé par Paula Aisemberg. RCR Arquitectes et CALQ signent le bâtiment cuivré que l’on découvre au bout du parvis. Renault occupait autrefois l’île. Le voici de retour, avec des œuvres dont certaines ont été fabriquées grâce à ses ateliers.

La commissaire Cecilia Alemani réunit 120 œuvres de 55 artistes. Cinquante viennent de la collection Renault. S’y ajoutent d’autres prêts et dix-sept commandes du Large. Précision utile : les créations récentes ne sont pas toutes des commandes du constructeur. Elles ne rejoignent pas automatiquement sa collection.
Renault laissait aussi les artistes chercher
En 1967, chez Renault, Pierre Dreyfus et Claude Renard font entrer les artistes dans les ateliers. Pièces automobiles, peintures, machines, conseils des techniciens : ils ont accès aux moyens de l’entreprise. Arman, Vasarely, Dubuffet en feront usage, chacun à sa façon.
Le détail à retenir vient de François Barré, qui était conseiller artistique de Renault entre 1977 et 1981. Dans son entretien à France Culture, il raconte que Piotr Kowalski avait passé plusieurs mois sur place sans produire d’œuvre. Personne ne lui en avait tenu rigueur. Aujourd’hui, il aurait probablement fallu justifier le budget.
Cette liberté mérite qu’on s’y arrête. Renault acceptait de financer une recherche sans savoir exactement ce qui en sortirait. Et les salariés participaient à l’aventure : rencontres, discussions, catalogues distribués dans l’entreprise. L’art arrivait jusque dans leur journée de travail.
C’est aussi à cela que se mesure un mécénat. Aux moyens donnés aux artistes, au temps qu’on leur laisse et aux personnes qui peuvent en profiter. Le nombre de chefs-d’œuvre vient après.
Barré raconte notamment les réactions des salariés face à Jean-Pierre Raynaud. L’artiste explique son travail, son engagement, ses journées sans horaires bien définis. Ceux qui pouvaient trouver l’art contemporain assez éloigné de leurs préoccupations découvrent un terrain de discussion. Le travail, justement.
Dix-sept commandes : que leur demande-t-on aujourd’hui ?
Pour cette inauguration, le Large a donné des moyens de production à dix-sept artistes. Dans un entretien à Numéro, Cecilia Alemani explique avoir partagé des recherches et des archives avec eux, tout en leur laissant une forme de carte blanche.
Le sujet aurait pu obliger les artistes à mettre la voiture sur un piédestal. Que nenni. Les commandes ont ouvert généreusement d’autres portes.
Clément Cogitore revient sur des images de grève. Bertille Bak s’intéresse aux objets fabriqués en secret par les ouvriers avec les ressources de l’usine, une pratique appelée la « perruque ». Bianca Bondi travaille sur une carcasse. Valentin Ranger entraîne les archives Renault dans son univers numérique.
Devant une œuvre, on ne sait pas toujours ce que l’on regarde. Les médiateurs qui parcourent les salles sont là pour répondre à vos questions, expliquer les œuvres et raconter les histoires de leurs commandes. N’hésitez pas à aller les voir.
Une Estafette qui a vu la lumière
Avec Estafard, Romuald Jandolo transforme une Estafette en chapelle roulante. Les vitraux remplacent les vitres. Un procédé déjà vu dans les fenêtres des portes transformées par Wim Delvoye, artiste belge, mais très efficace également ici.
Sur l’un des vitraux de l’Estafette, un cœur rouge traversé de lames, des larmes, du bleu, du jaune.
L’artiste vient d’une famille de circassiens. Cette histoire donne un sens au véhicule itinérant, au décor, à la rencontre entre la vie quotidienne et le sacré. Le travail du vitrail apporte aussi autre chose à cette carrosserie utilitaire : un savoir-faire, des couleurs et une lumière auxquels elle n’était pas destinée.
À proximité, la petite voiture télécommandée de Nina Beier porte de longues mèches de cheveux. Le décalage fait sourire. La voiture est complètement débordée par cette chevelure, qui sort de l’habitacle et traîne au sol.
Galerie : Moteur Imaginaire et le Large












Bianca Bondi, la Renault 9 et le sel
Bianca Bondi est une artiste que j’aime et que je suis. Je l’avais écoutée expliquer son travail lors d’une rencontre organisée par Thanks for Nothing. Elle parlait notamment du sel, utilisé pour « nettoyer », purifier. C’est resté.
Sa Renault 9, Analog Pits, se regarde avec cela en tête.
Dans un entretien publié par le Centre Pompidou, Bianca Bondi explique : « lorsque je récupère des objets de seconde main, la première chose que je fais, c’est de les plonger dans des bains d’eau salée. »
Lire l’entretien sur le site du Centre Pompidou
Cette R9 est un choix qui plaît. Une voiture ordinaire, loin des modèles que l’on expose habituellement pour leur ligne ou leur pedigree.
Galerie : Bianca Bondi, Analog Pits




Avant Renault, Fagor et les routes américaines
En 2019, à la Biennale de Lyon, Bianca Bondi avait installé une cuisine dans les anciennes usines Fagor. Elle avait étudié le passé du site, où l’on fabriquait de l’électroménager.
Du sel recouvrait la cuisine. Dans l’évier et les récipients, les solutions chimiques évoluaient pendant l’exposition. Les couleurs changeaient avec l’évaporation.
À Dallas, en 2023, elle s’intéresse aux abords des routes américaines. Ses recherches portent sur le Highway Beautification Act de 1965, une loi concernant notamment la place des panneaux publicitaires dans le paysage. Pour A Preservation Method, elle fabrique un panneau abandonné et l’installe avec du métal, six tonnes de sel et des végétaux.
La Renault 9 s’inscrit dans ce parcours. L’usine, les équipements, les objets dont on ne se sert plus : Bondi les abordait déjà avant cette commande.
En 2023, Bianca Bondi a également effectué une résidence chez Hermès, où elle a travaillé la teinture de la soie avec les artisans.
Les artistes entrent toujours dans les usines.
Les collaborations avec Renault permettent toujours aux artistes d’entrer dans l’univers des usines. En 2024, Dan Rawlings a travaillé à Douai sur une Renault 5 historique et une R5 E-Tech électrique, avec ses découpes de métal inspirées de la nature.
À Flins, l’Art Factory a ouvert en juin 2025 dans un ancien bâtiment de peinture. Elle accueille notamment OX, Georges Rousse, Jean Faucheur, Mono Gonzalez et Gérard Zlotykamien.
Le mécénat industriel ne s’est donc pas arrêté aux grandes signatures des années 1960 et 1970. Reste à regarder, pour chaque projet, quelle liberté est accordée et quels échanges ont réellement lieu.
Au Large, Valentin Ranger puise dans les archives Renault pour ChronoFactory : L’Anatomie de l’ornementation. L’installation associe vidéo et éléments métalliques. Les pièces mécaniques deviennent des ornements, les corps se transforment.
Aujourd’hui, le centre d’art accueille le public sur le site de l’ancienne usine.
Moteur Imaginaire — Des chefs-d’œuvre de la collection Renault aux artistes d’aujourd’hui
Du 17 octobre 2026 au 7 mars 2027.
Le Large, 3 parvis Amont, île Seguin, Boulogne-Billancourt.
Du mercredi au dimanche, de 11 h à 19 h ; vendredi jusqu’à 21 h.
15 € en plein tarif, 10 € en tarif réduit. Gratuit jusqu’à 26 ans.
Informations et billetterie