Une jarretière, une épingle à chapeau et 106 kilomètres : le coup de génie de Bertha Benz

Bertha Benz au volant du tricycle Motorwagen pour le premier voyage automobile de l histoire

Sans elle, l'automobile aurait sans doute croupi de longs mois supplémentaires sous un drap poussiéreux au fond d'un atelier badois. Carl Benz avait beau être un mécanicien d'exception, l'homme était un perfectionniste anxieux, terrifié à l'idée que ses concitoyens ne se gaussent de son drôle d'engin à trois roues breveté en 1886. Heureusement pour l'histoire des transports, son épouse Bertha ne partageait ni sa timidité maladive, ni son goût pour l'attente prudente.

Un matin d'août 1888, lassée de voir l'invention du siècle faire du surplace devant des spectateurs sceptiques, elle décide de forcer le destin. Le coup de force de Bertha Benz lors du premier voyage automobile sur longue distance allait transformer une curiosité d'atelier en un phénomène planétaire, à grands coups de débrouille, d'intelligence mécanique et d'un sens inouï de la provocation.

Le vol conjugal le plus salutaire de l'industrie

À l'aube du 5 août 1888, la maisonnée dort encore profondément à Mannheim. Sans prévenir son mari, Bertha réveille ses deux adolescents de treize et quinze ans, Eugen et Richard. Ensemble, ils poussent en douce le Patent-Motorwagen numéro 3 hors de la grange familiale, manœuvrant sur la pointe des pieds sur plusieurs dizaines de mètres pour ne pas que le claquement sec du monocylindre ne tire Carl du lit.

Une fois hors de portée de voix, elle lance le moteur, grimpe sur la banquette en cuir et prend la direction de Pforzheim, officiellement pour rendre visite à sa mère à plus de cent kilomètres de là. Sur la table de la cuisine, elle n'a laissé qu'un laconique mot d'adieu pour rassurer son époux sur sa destination, sans jamais préciser qu'elle venait d'emprunter sans permission l'unique prototype fonctionnel de l'entreprise.

Ligroïne chez l'apothicaire et dépannage à la jarretière

Le périple relève de la pure expédition de survie mécanique. À cette époque, les stations-service n'existent tout simplement pas, les routes carrossables sont défoncées par les sabots des chevaux et personne n'a jamais vu un chariot avancer sans animal de trait.

Pour ravitailler le petit réservoir, Bertha fait halte dans une pharmacie de Wiesloch pour acheter quelques litres de ligroïne, un dérivé de pétrole distillé d'ordinaire utilisé pour détacher les cols de chemise. L'officine entre instantanément dans l'histoire comme le premier point de ravitaillement en carburant du monde.

Quand le carburateur rudimentaire s'obstrue sous l'effet des impuretés, elle dégrafe la longue épingle métallique de son chapeau pour tringler la tubulure encrassée. Quelques kilomètres plus loin, lorsqu'un câble électrique de l'allumage se dénude et menace de court-circuiter le système, elle retire l'une de ses jarretières pour reconstituer une gaine isolante de fortune.

L'invention des plaquettes de frein et les vertus de la troisième vitesse

Face aux descentes abruptes des collines de la Forêt-Noire, le frêle tricycle montre vite ses limites. Les patins en bois commandés à la main chauffent, fument et finissent par s'user jusqu'à la corde. Loin de paniquer, Bertha s'arrête chez un cordonnier de village pour lui faire clouer d'épaisses bandes de cuir sur les blocs de friction : elle vient tout bonnement d'inventer les premières garnitures de frein de l'histoire.

Dans les montées, la transmission par courroie à deux rapports manque cruellement de démultiplication pour hisser l'attelage de près de 300 kilos. Qu'à cela ne tienne : ses deux fils descendent sur la piste pour pousser la machine à la force des bras, le temps pour leur mère de constater qu'il manque impérativement un rapport court au catalogue de son mari. Une modification que Carl intégrera docilement dès le retour de ses enfants.

Le télégramme qui a allumé la mèche

À la nuit tombée, après treize heures de secousses, de poussière et de regards éberlués jetés par des paysans convaincus de croiser une machine du diable, le trio débarque à bon port. Bertha envoie immédiatement un télégramme triomphal à Carl pour lui annoncer que l'engin est intact et que l'automobile est désormais une réalité concrète.

Ce coup de théâtre a fait bien plus que valider la résistance d'un châssis : il a fait la une des gazettes, pulvérisé les réticences des investisseurs et prouvé qu'un véhicule à moteur thermique pouvait quitter les cours d'usine pour relier des villes entières. Si Carl Benz a donné son brevet à l'automobile, c'est bien la témérité sans filtre de sa femme qui lui a offert sa première vraie route.

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