Michèle Mouton : Ni égérie, ni alibi, juste le pied gauche soudé au plancher

portrait de la pilote de rallye Michele Mouton en combinaison devant son Audi quattro
Fabrizia Pons et Michèle Mouton

S'il y a bien une figure qui m'évite de lever les yeux au ciel chaque fois que le milieu automobile s'embarque dans ses grands colloques bien-pensants sur la féminisation des circuits, c'est Michèle Mouton. La Grassoise n'a jamais couru pour faire plaisir aux photographes, ni pour cocher une case sur un plan de communication corporate. Elle détestait les compliments polis sur son sourire et fuyait les mondanités comme la peste. Ce qu'elle voulait, c'était faire taire tout le monde à coups de dixièmes de seconde arrachés dans la poussière.

Chez les Mouton, horticulteurs de père en fille sur les hauteurs de Grasse, on ne s'embarrassait pas de théories. Quand l'adolescente commence à traîner sur le siège de droite d'un copain au Rallye Monte-Carlo, son père Pierre siffle la fin de la récréation : « Si tu veux faire du rallye, tu passes au volant. Je te paye une saison en Alpine. Si tu es bonne, tu continues. Si tu n'avances pas, tu trouves un vrai travail. » Le contrat d'atelier est scellé. Sur l'A110 puis sur une Carrera RS, elle apprend la précision chirurgicale des trajectoires. Pas pour faire genre : pour ne pas casser la mécanique payée par le paternel.

Dresser le monstre d'Ingolstadt

Quand Audi l'appelle à l'hiver 1980 pour piloter la nouvelle quattro Groupe 4, les pontes du championnat ricanent. L'écurie allemande chercherait un joli coup de pub qu'elle ne s'y prendrait pas autrement. La voiture est pourtant un calvaire d'ingénieur : un pachyderme de 1 200 kilos avec un cinq-cylindres turbo suspendu en avant des roues, qui refuse obstinément de tourner dans le serré et tire tout droit au moindre freinage un peu appuyé.

Au lieu de réclamer une direction assistée, Michèle réapprend son métier. Le secret tient dans une torture musculaire : le freinage pied gauche. Pour forcer l'arrière à pivoter sans laisser s'effondrer la pression du turbo KKK — dont le temps de réponse mesurait deux bonnes secondes —, le pied droit reste écrasé sur l'accélérateur pour gaver les tubulures, pendant que la semelle gauche vient taper la pédale du milieu. Tenir cette cadence sur des spéciales de quarante kilomètres sans satelliser l'auto dans un ravin réclamait des bras de déménageur et une synchronisation absolue.

Notes en italien et baffes aux légendes

Dans l'habitacle, pas l'ombre d'une discussion de salon. Associée à Fabrizia Pons, ancienne motarde devenue navigatrice hors pair, l'équipage instaure un huis clos militaire. Les notes défilent en italien, au cordeau, hermétiques aux sarcasmes du parc fermé. Quand Walter Röhrl lâche dans la presse qu'il arrêterait la course si une femme venait à le battre au championnat, Mouton ne répond même pas. Elle s'installe au volant.

Le 10 octobre 1981, sur les pistes cassantes du Sanremo, l'équipage met tout le monde d'accord. Vatanen, Mikkola, Toivonen : les monstres sacrés de la glisse finissent tous dehors ou derrière. Michèle débouche sur le bord de mer avec trois minutes d'avance, devenant la première femme à remporter une manche du Championnat du monde. L'année suivante, elle colle trois victoires de plus au compteur (Portugal, Grèce, Brésil) et pousse Röhrl dans ses derniers retranchements pour le titre suprême.

« Si tu as des couilles... »

La légende s'achève de façon encore plus éclatante en 1985 sur la terre battue de Pikes Peak, aux États-Unis. Vexés de voir débarquer une Française avec son coupé Sport quattro, les pilotes américains multiplient les piques sexistes. Vainqueur de l'épreuve et légende locale, Bobby Unser prend une fessée historique : Michèle pulvérise le record absolu de l'ascension. Quand Unser vient se plaindre auprès des commissaires en prétextant un excès de vitesse lors des essais, on dit qu'elle lui glisse dans un sourire assassin : « Si tu as des couilles, tu n'as qu'à monter aussi vite la prochaine fois. »

Quand on l'interroge aujourd'hui sur cette époque dorée, la dame balaie la nostalgie avec son franc-parler intact : « On avait du bon matériel, on pilotait vite, c'est tout. » Pas de posture victimaire, pas de féminisme de salon. Juste une fille de Grasse qui a appris à taper dans les freins plus tard que les hommes, et qui les a regardés chercher leurs excuses dans le rétroviseur.

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