Quand Yayoi Kusama recouvrait la tôle de ses pois obsessionnels
Pendant plus d'un demi-siècle, elle a recouvert la planète de motifs circulaires pour conjurer ses angoisses et dissoudre le réel dans l'infini. Avec la disparition de la plasticienne japonaise à l'âge de 97 ans, l'art contemporain perd sans doute sa figure la plus magnétique. Mais au-delà de ses citrouilles tachetées et de ses miroirs sans fin, l'artiste s'est régulièrement attaquée à l'un des totems les plus rigides du monde moderne : la bagnole.
L'incursion de Yayoi Kusama dans l'automobile n'a jamais cherché à flatter l'aérodynamisme ou le prestige des constructeurs. Pour la reine de l'avant-garde, la carrosserie en tôle n'était rien d'autre qu'un objet industriel froid et arrogant qu'il fallait déconstruire à coups de peinture pour le faire basculer dans une autre dimension.
L'auto comme surface d'oblitération
Pour comprendre la démarche, il faut plonger dans son concept fétiche de l'oblitération. Dans la vision de Kusama, couvrir un objet de pois identiques ne sert pas à le décorer : cela permet d'effacer ses contours, de gommer son identité fonctionnelle et de le faire fusionner avec l'espace environnant.
Quand elle s'attaque à une berline ou à un petit modèle urbain, le choc visuel est immédiat. Les lignes tendues dessinées par les bureaux d'études et le brillant des vernis d'usine disparaissent sous une marée de pastilles rouges, jaunes ou noires. La machine à rouler perd instantanément sa fonction utilitaire de transport pour devenir une sculpture organique, presque vivante, qui semble atteinte d'une délicieuse éruption cutanée pop.
Le V10 de l'Audi R8 passé à la thérapie psychédélique
Le coup d'éclat le plus spectaculaire reste sans conteste son intervention pour le centenaire de la marque aux anneaux. Yayoi Kusama a prouvé ce jour-là que son univers n'avait aucune limite physique en prenant pour support l'une des supercars les plus agressives de la planète : l'Audi R8.
Génie visionnaire ou pure folie esthétique selon le point de vue, l'artiste a recouvert la bête allemande de pois géants, poussant l'obsession du détail jusqu'à coloniser la surface même du pare-brise. Dotée de son V10 atmosphérique de plus de 600 chevaux hurlant derrière les sièges, la redoutable sportive d'Ingolstadt s'est métamorphosée en un vaisseau spatial surréaliste. Comme si l'auto s'était soudainement rebellée contre sa propre rigueur germanique pour aller s'offrir une thérapie artistique chez Kusama et en ressortir totalement transfigurée, condamnant quiconque s'installe au volant à susciter des regards oscillant entre stupeur et fascination pure.
Du musée de Matsumoto aux invasions urbaines
Cette obsession mécanique a jalonné plusieurs de ses grandes rétrospectives à travers le monde. Dans sa ville natale de Matsumoto, au Japon, comme lors de ses installations monumentales en Europe ou aux États-Unis, plusieurs voitures d'époque et modèles populaires japonais ont servi de cobayes à ses expérimentations.
Loin des Art Cars officielles commandées par les départements marketing pour briller aux 24 Heures du Mans, ses interventions sur quatre roues gardaient toujours une dimension brute et subversive. En transformant des carrosseries anonymes en pièces d'exposition immersives, elle rappelait que le design automobile, aussi sophistiqué soit-il, redevient une simple boîte de métal dès qu'on le confronte à la folie du geste artistique.
La leçon d'une pionnière sur le sérieux de nos machines
Ces dernières années, ses motifs hypnotiques avaient fini par envahir la mode et l'espace public mondial à travers des collaborations retentissantes dans le luxe, colonisant façades d'immeubles, malles de voyage et véhicules promotionnels.
La disparition de cette créatrice hors norme laisse un vide immense, mais son regard sur l'objet industriel reste une inspiration salutaire. Dans un univers automobile souvent engoncé dans ses certitudes techniques et son obsession de la performance chiffrée, Yayoi Kusama aura prouvé qu'il suffisait de quelques pois de couleur pour désarmer le sérieux de la tôle et faire sourire ceux qui la regardent passer.