Des jantes de 20 pouces sur un monospace : comment Agneta Dahlgren a bousculé Renault
Au Salon de Genève 2016, les directeurs de produit et les spécialistes du marketing ont failli s'étouffer en découvrant le nouveau Scénic IV. Sur un monospace familial compact conçu pour charger des poussettes, des packs d'eau et des vélos d'enfants, Renault osait monter des jantes géantes de 20 pouces de série, dès le premier niveau de finition. Un coup de poker esthétique impensable pour les contrôleurs de gestion, mais défendu pied à pied par une femme qui refusait de voir la bagnole du quotidien mourir d'ennui : Agneta Dahlgren.
Dans l'ombre des grands plans stratégiques et des directeurs de style stars, la designer suédoise a incarné pendant plus de deux décennies cette rare alliance entre la rigueur industrielle du Nord et l'art de vivre à la française.
Du cercle polaire aux ateliers de Compiègne
Née en Suède, formée à l'ingénierie et au dessin industriel à l'Université de technologie de Luleå, Agneta Dahlgren a posé ses valises en France pour achever son cursus à l'Université de Technologie de Compiègne. Quand elle pousse les portes de la régie Renault en 1991, elle n'arrive pas avec des postures d'artiste déconnecté des réalités d'atelier. Sa formation d'ingénieure lui donne un avantage décisif : elle comprend immédiatement la résistance des matériaux, les contraintes d'emboutissage des tôles et le casse-tête des lignes d'assemblage.
Pour elle, le fonctionnalisme scandinave ne signifie pas fabriquer des boîtes austères. Elle envisage l'habitacle comme un espace à vivre où la position des commandes, la vision périphérique et les rangements doivent tomber sous la main sans y penser. Loin du croquis tape-à-l'œil qui devient inconduisible une fois industrialisé, son approche place l'humain et les proportions réelles au cœur du dessin.
Le coup de force du segment C et le défi des batteries
Lorsqu'on lui confie la direction du design pour le segment C et l'ensemble de la gamme électrique, le constructeur français joue son avenir commercial sur les marchés européens. C'est sous sa coupe que prennent forme la quatrième génération de la Mégane, le crossover Kadjar et ce fameux Scénic IV.
En imposant ces grandes roues hautes et étroites baptisées Tall and Narrow, elle réussit le tour de force d'équilibrer la silhouette d'une carrosserie haute sur pattes sans dégrader le confort d'amortissement ni pénaliser la consommation. L'engin quitte définitivement l'univers du bête bétaillère pour devenir un monospace trapu, dynamique et chaleureux.
En coulisses, elle pose également les bases des futures compactes à batterie. Dessiner une voiture électrique ne consiste pas à boucher une calandre avec un bout de plastique lisse : il faut composer avec l'épaisseur des packs sous le plancher qui rehaussent l'assise, traquer chaque recoin aérodynamique pour grappiller dix kilomètres d'autonomie et repenser l'empattement pour libérer de la place aux jambes.
L'héritage d'une femme d'atelier récompensée
Couronnée Femme de l'Année 2016 par l'association européenne WAVE (Women and Vehicles in Europe), Agneta Dahlgren a prouvé qu'on pouvait diriger des projets industriels colossaux sans jamais céder aux discours convenus du milieu. Dans une industrie automobile longtemps verrouillée par des certitudes masculines, son parcours rappelle que le talent n'a pas de genre, mais exige une sacrée dose de ténacité.
Son travail sur les routes de France et d'Europe laisse une trace concrète : celle d'une époque où les voitures familiales populaires ont enfin eu le droit d'avoir de la gueule sans rien sacrifier à leur sens pratique.