Du ferry d'Ibiza aux fantômes de la F1 : l’incroyable circuit abandonné de Valence

circuit F1 Valence abandonne le long du port

Circuit F1 Valence : Vous descendez de la rampe métallique du ferry en provenance d'Ibiza, après avoir vu des Jeep partout, les yeux encore un peu piqués par la traversée de nuit et la bagnole couverte d'une fine pellicule de sel marin. Le réflexe pavlovien de 99 % des conducteurs qui débarquent au port de Valence consiste à suivre aveuglément le GPS pour enquiller l'autoroute vers le nord.

Grossière erreur. En tournant le volant de quelques degrés vers les vieux bassins de la marina, on ne tombe pas sur une zone portuaire ordinaire, mais sur un décor d'urbex à ciel ouvert. Posé entre deux hangars désaffectés, des herbes folles et des blocs de béton tagués, le circuit F1 Valence dort sous le soleil espagnol. Dix ans après le départ des derniers semi-remorques du paddock, l'endroit ressemble à une carcasse industrielle que tout le monde a préféré oublier.

Le rêve mégalo du « Monaco espagnol »

Pour comprendre comment on en arrive à laisser pourrir une piste aux normes FIA au bord de l'eau, il faut rembobiner jusqu'en 2008. À cette époque, Bernie Ecclestone cherche à multiplier les tracés urbains clinquants, et l'Espagne surfe sur une insolente bulle immobilière. La ville de Valence vient d'accueillir la Coupe de l'America à coups de centaines de millions d'euros : l'idée d'y coller un Grand Prix annuel sonne comme une évidence pour les élus locaux.

L'architecte Hermann Tilke dessine alors un monstre de 5,4 kilomètres et 25 virages, taillé pour faire passer des monoplaces de 800 chevaux à près de 300 km/h au ras des yachts. Le clou du spectacle ? Un pont tournant spectaculaire de 140 mètres de long permettant aux bagnoles de franchir l'entrée du chenal portuaire. Sur le papier, le projet promet monts et merveilles. Dans la réalité, les premières éditions accouchent de processions soporifiques où personne n'arrive à doubler.

Du champagne aux herbes folles : autopsie d'un crash financier

L'aventure valencienne ne survivra pas à la crise de la dette qui ravage l'Espagne à partir de 2011. Entre les caisses régionales totalement siphonnées, les scandales de corruption politique qui s'accumulent autour des contrats de gestion et l'impossibilité de rentabiliser les droits de plateau exigés par la FOM, le couperet tombe après l'édition 2012.

Dès que les écuries ont plié bagage, le site a été abandonné aux quatre vents sans le moindre plan de reconversion. En quelques mois, les installations se sont fait méthodiquement piller : les câbles en cuivre arrachés des sols, les loges VIP dépouillées de leurs menuiseries et les tunnels d'accès murés à la va-vite pour éviter les squats.

Aujourd'hui, les fameux vibreurs peints en bleu et blanc s'effritent sous la terre meuble, les rails de sécurité rouillent face aux cargos et les fentes du bitume servent de terreau à une végétation tenace.

Le baroud d'honneur d'un Fernando Alonso en transe

L'histoire retient tout de même une anomalie magnifique : la toute dernière course disputée sur cette piste reste l'un des plus beaux braquages mécaniques de l'ère moderne.

Le 24 juin 2012, sous un cagnard de plomb, Fernando Alonso s'élance d'une anonyme 11e place sur la grille au volant d'une Ferrari F2012 franchement rétive. Porté par un public local incandescent, l'Espagnol livre une partition d'anthologie, profitant des pépins mécaniques de Vettel et des accrochages en tête de peloton pour aller chercher une victoire totalement inespérée devant Räikkönen et Schumacher (qui signera là son tout dernier podium en F1). Les images d'Alonso en larmes, assis sur le ponton de sa Ferrari arrêtée en panne d'essence devant les tribunes en délire, restent le chant du cygne flamboyant de ce Grand Prix éphémère.

Circuit F1 Valence : pourquoi le détour vaut le coup de volant

Si vous rentrez des Baléares par le ferry ou que vous descendez le long de la côte vers l'Andalousie, prenez quarante-cinq minutes pour aller traîner vos roues autour du port de Valence.

Parcourir ces lignes droites défoncées au ralenti, vitre baissée au milieu du cri des mouettes et des conteneurs maritimes, a quelque chose de profondément surréaliste. Un rappel brut et sans filtre que l'argent et les rêves de grandeur ne suffisent pas à fabriquer une légende automobile durable.

À explorer
Votre regard

Laisser un commentaire

Partagez votre regard. Votre adresse e-mail ne sera jamais publiée.