Les sœurs Van Buren : 9 000 kilomètres en Indian pour narguer l'armée et les corsets
9 000 kilomètres en Indian de 1 000 cm³, Pikes Peak gravi sur les pierres et des shérifs aux trousses : Vanessa Quang vous raconte la folle épopée des sœurs Van Buren à travers l'Amérique sauvage de 1916.
Descendre en ligne directe du huitième président des États-Unis Martin Van Buren vous ouvre normalement les portes des salons feutrés de Manhattan, pas celles des ornières de l'Iowa. À l'été 1916, Augusta et Adeline Van Buren décident pourtant de plaquer les convenances de la bonne société new-yorkaise pour mener une fronde mécanique d'une rare audace. Alors que Washington prépare son entrée dans le premier conflit mondial, l'état-major refuse obstinément d'intégrer des femmes parmi les estafettes motocyclistes chargées de transmettre les plis sur le front. Pour prouver l'absurdité de ce veto militaire, les deux sœurs choisissent la manière forte : traverser le continent d'est en ouest sur les deux-roues les plus brutaux de leur temps.
Mille centimètres cubes entre les jambes et les shérifs aux trousses
Leur départ de Brooklyn le 4 juillet 1916 ne doit rien à une promenade de santé. Gussie et Addie n'ont pas sélectionné de gentils vélomoteurs urbains, mais deux Indian Powerplus flambant neuves. Des monstres de près de deux cents kilos, propulsés par un bicylindre en V de 1 000 cm³ à soupapes latérales, dotés d'un sélecteur de vitesses manuel fixé le long du réservoir, d'un embrayage au pied gauche et de phares à acétylène qu'il faut allumer à l'allumette. Seule concession à la rudesse du voyage : le fameux cadre Cradle Spring d'Indian et ses ressorts à lames à l'arrière, indispensable pour éviter que le cadre rigide ne vole en éclats sur les pierres.
À cette époque, la traversée des États-Unis relève de l'expédition coloniale. Passé Chicago, la prestigieuse Lincoln Highway se résume la plupart du temps à un sentier de terre meuble que le moindre orage transforme en bourbier gluant. Les deux sœurs relèvent leurs machines à la force des bras, nettoient les bougies encrassées et rustinent leurs chambres à air sous un soleil de plomb.
Leur tenue fait jaser bien plus que le vacarme des échappements. Pour survivre à la boue et aux projections de graviers, elles ont remisé les jupes au vestiaire au profit de pantalons de cheval en cuir épais et de vestes en drap de laine. Dans les petites bourgades de l'Illinois et du Midwest, cette garde-robe d'homme choque les notables : plusieurs shérifs locaux les arrêtent et les menacent de cellule pour outrage aux arrêtés municipaux sur la décence publique.
L'incursion à 4 300 mètres et le piège du désert
Ni les sermons des autorités ni les hématomes ne ralentissent leur progression. Arrivées dans le Colorado, elles s'offrent un détour insensé : grimper au sommet de Pikes Peak. Elles deviennent les deux premières femmes à hisser un véhicule à moteur à plus de 4 300 mètres d'altitude, jouant du kick et de l'avance à l'allumage sur des lacets de gravier dépourvus de tout parapet au-dessus du vide.
Le périple manque de tourner au drame quelques jours plus tard dans les plaines salées de l'Utah. Prises au piège d'un réseau de pistes effacées par le vent, à court d'eau et égarées dans un désert aveuglant, elles ne doivent leur salut qu'à un prospecteur solitaire qui les remet sur la bonne trace.
Le 8 septembre 1916, soixante jours et près de neuf mille kilomètres de poussière après avoir quitté New York, les deux Indian poussiéreuses franchissent enfin les collines de San Francisco, avant de pousser leur raid jusqu'à Los Angeles et San Diego.
Le mépris des généraux, la victoire du bon sens
Le retour à la réalité administrative sera glacial. L'armée américaine balaie leur exploit d'un revers de main poli : les femmes n'ont rien à faire sur des motos militaires, leur rôle devant se cantonner aux cuisines de campagne et au chevet des blessés. La presse motocycliste de l'époque préfère quant à elle tresser des louanges à la solidité des cadres Indian plutôt qu'au courage physique de deux pilotes capables de réparer un allumage dans la gadoue.
Gussie et Addie s'en moquaient éperdument. En démontrant qu'une femme pouvait dompter mille centimètres cubes d'acier à travers les Rocheuses sans l'aide de personne, les sœurs Van Buren ont offert aux pionnières du vote féminin une démonstration par la preuve : les compétences ne se mesurent ni à la forme d'un vêtement, ni aux préjugés d'un état-major engoncé dans ses certitudes.