Malte paie, Singapour impose un quota : deux îles face au trop-plein de voitures
Malte propose 25 000 € pour suspendre son permis. Singapour limite les immatriculations : deux réponses à la saturation, avec le climat en toile de fond.
À Malte, l’État propose jusqu’à 25 000 euros à certains jeunes pour qu’ils renoncent à conduire pendant cinq ans. À Singapour, il faut acheter aux enchères le droit d’immatriculer une voiture. Deux îles, deux façons de desserrer l’étau automobile. Et une même difficulté : rendre les autres déplacements assez pratiques et confortables pour que la voiture cesse d’être un refuge indispensable.
Un gouvernement qui vous paie pour laisser le volant, un autre qui vous fait payer avant même d’acheter la voiture : le rapprochement est tentant. Nous avions déjà raconté le système singapourien dans « Pourquoi votre carte grise française est presque un cadeau fiscal ». Le dispositif maltais permet de regarder l’autre côté du miroir. Ici, on encourage le départ. Là-bas, on contrôle l’entrée.
Malte : 25 000 euros pour suspendre son permis
Le Driving Licence Surrender Scheme, entré en vigueur en janvier 2026, repose sur une démarche volontaire. Les personnes éligibles, âgées de 30 ans au maximum, peuvent recevoir 25 000 euros en cinq versements annuels de 5 000 euros. Parmi les conditions figurent sept années de résidence à Malte et la détention d’un permis maltais depuis plus de douze mois.
La contrepartie mérite d’être lue attentivement : le permis est suspendu pendant cinq ans, pour toutes ses catégories. L’engagement vaut à Malte comme à l’étranger. Il ne s’agit donc ni de vendre définitivement son permis, ni de promettre simplement de laisser sa voiture au garage. À l’issue des cinq ans, une nouvelle délivrance est possible sous conditions, notamment quinze heures de cours de conduite.
Le calendrier compte aussi. Les documents officiels consultés fixaient la date limite de dépôt des demandes au 30 juin 2026. Présenter aujourd’hui la prime comme une offre à laquelle chacun pourrait encore s’inscrire serait trompeur sans confirmation d’une prolongation.
Singapour : un quota de voitures, pas de permis de conduire
À Singapour, le mécanisme porte sur le véhicule. Le Certificate of Entitlement, ou COE, est un droit permettant de détenir et d’utiliser une voiture pendant dix ans. Les certificats disponibles sont attribués aux enchères, avec deux sessions par mois et des volumes définis par catégorie.
Ce paiement s’ajoute au prix de la voiture et aux autres taxes. À l’échéance, le propriétaire peut retirer le véhicule de la circulation ou renouveler son COE en acquittant la prime applicable. Le quota ne doit donc pas être confondu avec une limitation du nombre de personnes autorisées à passer leur permis.
La différence avec Malte est fondamentale. Une prime au renoncement agit sur les choix des bénéficiaires. Un quota agit directement sur les possibilités d’immatriculation. Le premier dispositif espère diminuer l’usage automobile ; le second encadre l’accès au parc.
La chaleur humide change toute l’équation
Comparer ces politiques uniquement à coups de chèques et de taxes ferait pourtant oublier ce qui se passe quand on sort de l’habitacle. À Singapour, le climat tropical associe chaleur, forte humidité et pluies abondantes tout au long de l’année, comme le rappelle le service météorologique national. Marcher jusqu’à une station ou pédaler jusqu’au bureau ne se vit pas comme une promenade par une douce matinée de printemps.
Dans ces conditions, on comprend l’attrait de la voiture climatisée : elle protège de la chaleur comme des averses. C’est là que se noue le problème. Si chacun cherche cette protection dans un véhicule individuel, l’espace routier ne peut pas suivre. Les conditions climatiques rendent donc la construction d’une alternative confortable particulièrement importante, dans un territoire où le nombre de voitures doit être maîtrisé.
Les autorités singapouriennes reconnaissent explicitement que la météo peut compliquer la marche. Leur réponse comprend des cheminements piétons couverts reliant les logements et les transports publics. L’abri fait partie du trajet : rejoindre un bus ou un métro doit rester envisageable quand le soleil cogne ou que la pluie tombe.
Son rôle premier est de maîtriser le nombre de véhicules et la pression sur les routes. La réduction des émissions constitue un autre objectif, aujourd’hui associé à une stratégie plus large de transports collectifs, de marche et de vélo.
Deux solutions qui ne demandent pas le même effort
| Ce qui change | Malte | Singapour |
|---|---|---|
| Le levier | Une prime volontaire pour suspendre son permis | Un quota de droits d’immatriculation attribués aux enchères |
| Le mouvement d’argent | L’État verse une aide au bénéficiaire | L’acheteur paie un droit en plus du véhicule |
| La durée | Cinq ans sans conduire | Dix ans d’utilisation pour un COE initial |
| La portée | Des jeunes répondant à des conditions précises | Les immatriculations soumises au système, selon leur catégorie |
| La difficulté sociale | Pouvoir organiser son quotidien sans conduire | Pouvoir financer l’accès à une voiture |
Une personne qui renonce à son permis ne fait pas nécessairement disparaître une voiture : le véhicule peut rester utilisé par le foyer. Elle peut aussi devenir passagère ou recourir au taxi. Pour évaluer le dispositif maltais, il faudra donc regarder les trajets réellement évités, les solutions choisies et leur durée, plutôt que le seul nombre de permis rendus.
Le quota singapourien offre une prise plus directe sur les immatriculations. Mais l’attribution par enchères soulève une autre question : celle de l’accès selon les moyens financiers. Réguler la place de la voiture oblige aussi à réfléchir à ceux qui en ont besoin et aux possibilités laissées aux autres.
Bruxelles, Genève, Shanghai et Pékin : d’autres façons de desserrer l’étau
Malte et Singapour ne sont pas seules à chercher comment réduire la place de la voiture. Ailleurs, les dispositifs jouent sur trois leviers : aider à se séparer d’un véhicule, permettre de tester un quotidien sans lui ou limiter les nouvelles immatriculations.
À Bruxelles, on garde son permis et on radie sa plaque. La prime Bruxell’Air offre un budget de 566, 766 ou 1 132 euros, selon les revenus et la situation du ménage, à consacrer aux transports publics, au vélo ou à des services de mobilité. Le ménage s’engage notamment à ne pas immatriculer de voiture ou de moto supplémentaire pendant au moins un an. L’aide finance des alternatives concrètes ; elle ne suspend pas le droit de conduire.
À Genève, on essaie avant de décider. L’initiative Déclic Mobilité, organisée par la Fondation Modus et soutenue notamment par la Ville de Thônex, a proposé au printemps 2026 de laisser son véhicule motorisé privé au repos pendant trente jours. En échange, les participants sélectionnés pouvaient tester gratuitement des solutions : transports publics, vélos ou autopartage, avec un accompagnement. Cette session, dont les inscriptions sont closes, misait sur l’expérience plutôt que sur une séparation durable.
À Shanghai, la rareté passe aussi par les enchères. La ville organise des enchères de quotas d’immatriculation pour les voitures particulières relevant de ce régime. Une session était ainsi annoncée le 31 octobre 2026. Le rapprochement avec Singapour est clair sur le levier utilisé : contrôler l’accès aux immatriculations par un volume limité et un prix d’enchère. Les règles et les catégories concernées restent propres à chaque territoire.
À Pékin, le quota peut prendre la forme d’un tirage au sort. Les règles municipales distinguent notamment les quotas ordinaires attribués par loterie des dispositifs concernant les véhicules à énergie nouvelle, qui font intervenir classement par points pour les familles ou ordre de demande pour les particuliers. La municipalité a aussi annoncé des quotas supplémentaires pour ces derniers véhicules en 2026 : encadrer les immatriculations ne signifie donc pas figer définitivement leur nombre.
Ces expériences donnent une autre profondeur au cas maltais. Rendre son permis, supprimer une immatriculation, tester un mois sans voiture et attendre un quota ne demandent ni le même sacrifice ni le même budget. Leur comparaison doit porter sur ce qu’elles changent réellement dans les déplacements quotidiens.
Une alternative doit tenir jusqu’au dernier mètre
À Malte comme à Singapour, inviter les habitants à changer leurs habitudes demande davantage qu’une consigne. Pour une personne qui accompagne un enfant, travaille en horaires décalés ou supporte mal la chaleur, la qualité du trajet dépend de détails très concrets : la distance jusqu’à l’arrêt, l’attente, l’abri, les correspondances, puis les derniers mètres à parcourir.
Singapour inscrit d’ailleurs le développement de ces alternatives dans sa politique de réduction des émissions des transports. Cela permet de distinguer deux problèmes complémentaires : réduire les émissions des véhicules et réduire la dépendance à leur usage individuel. Une voiture électrique répond en partie au premier. Elle occupe toujours une place dans la file.
Le parallèle entre les deux îles tient là : Malte rémunère une renonciation, Singapour organise une rareté. Mais pour que l’on puisse laisser sa voiture, il faut encore pouvoir rejoindre sa destination sans transformer chaque déplacement en épreuve. Sous la chaleur humide, un chemin couvert jusqu’au métro peut compter autant dans la décision que le montant d’une prime.
Sources : portail officiel maltais ; règlement maltais du 6 janvier 2026 ; LTA, fonctionnement du COE ; Meteorological Service Singapore ; LTA, infrastructures piétonnes ; National Climate Change Secretariat. Vérification le 3 novembre 2026.