Jayne Mansfield : comment la tragédie d'une star d'Hollywood a sauvé nos autoroutes

barre anti encastrement en acier sous la remorque d un camion

Chaque fois que je prends l'autoroute un matin de départ en vacances, le coffre plein à craquer et le café calé dans le porte-gobelet, j'ai une manie qui ne me quitte jamais. Dès que le trafic ralentit et que je me retrouve coincée derrière un semi-remorque de quarante tonnes, mon regard descend automatiquement tout en bas de la remorque pour fixer cette épaisse traverse métallique zébrée d'autocollants rouges et blancs.

Pour l'immense majorité des automobilistes, ce n'est qu'une banale ferrure utilitaire imposée par des ronds-de-cuir de la sécurité routière. Pour moi, cette pièce d'acier porte un nom, un visage et le souvenir d'un des destins les plus flamboyants et déchirants de l'âge d'or hollywoodien. De l'autre côté de l'Atlantique, personne ne l'appelle barre anti-encastrement : tout le monde la nomme la Mansfield Bar.

Une nuit d'été sur une route sans lune

Pour comprendre pourquoi une pièce de métal me touche autant, il faut remonter à la fin des années cinquante. À cette époque, Jayne Mansfield est un tourbillon médiatique absolu. Avec sa crinière blond platine, ses robes ultra-moulantes, son quotient intellectuel hors norme et son sens inouï de la provocation, l'actrice texane rivalise frontalement avec Marilyn Monroe. Elle incarne une Amérique décomplexée, sensuelle et ivre de liberté.

Dans la nuit du 29 juin 1967, vers deux heures du matin, la star quitte un club de Biloxi dans le Mississippi à bord d'une immense Buick Electra pour rejoindre La Nouvelle-Orléans, où elle doit enregistrer une émission de télévision. À l'avant ont pris place son chauffeur, son compagnon et elle-même. Sur la banquette arrière, trois de ses enfants dorment profondément, dont la petite Mariska Hargitay, alors âgée de trois ans à peine, que des millions de téléspectateurs adorent aujourd'hui dans le rôle de la capitaine Olivia Benson de la série New York, Unité Spéciale.

Le piège mortel de la remorque surélevée

Sur cette route de campagne plongée dans le noir, le destin bascule dans un nuage artificiel. La voiture s'engouffre sans prévenir dans un épais brouillard de pesticides pulvérisé par un camion municipal pour éliminer les moustiques. Aveuglé, le chauffeur de Jayne ne voit pas le semi-remorque qui roule au pas juste devant lui.

Le choc révèle une faille de conception effroyable que les constructeurs de l'époque refusaient de regarder en face. Parce que le plateau d'une remorque est perché bien plus haut que le museau d'une voiture, le pare-chocs et le bloc moteur de la berline glissent sous le châssis du poids lourd sans rencontrer la moindre résistance. Privée de son pouvoir de déformation protectrice, l'auto s'encastre jusqu'aux montants de pare-brise, cisaillant net le pavillon de toit à hauteur des appuie-têtes.

Le verdict est immédiat : les trois adultes à l'avant meurent sur le coup. Miraculeusement, les trois enfants allongés sur la banquette arrière, protégés sous la ligne de découpe du métal broyé, s'en sortent avec de légères blessures.

Le coup de colère qui a forcé les ingénieurs à plier l'acier

L'émotion suscitée par le drame traverse l'Amérique comme une onde de choc. Je trouve toujours fascinant de constater qu'il faut parfois la disparition tragique d'une icône planétaire pour que le bon sens mécanique triomphe enfin de l'inertie industrielle. Les experts de la toute jeune agence fédérale pour la sécurité routière se rendent à l'évidence : fabriquer des carrosseries plus solides ou vanter les mérites de la ceinture ne sert strictement à rien si le véhicule passe sous le camion.

Pour briser cette fatalité, les autorités américaines finissent par imposer la présence obligatoire de cette fameuse barre rigide sous l'arrière des remorques. Son rôle est d'une simplicité salvatrice : descendre suffisamment bas pour venir percuter de plein fouet le châssis et la mécanique de la voiture suiveuse, obligeant la tôle à plier, l'acier à absorber l'énergie cinétique et les ceintures de sécurité à jouer leur rôle protecteur avant que l'habitacle ne soit broyé.

Mon ange gardien des départs en vacances

Très vite, la réglementation a traversé l'océan pour coloniser l'Europe et le reste du globe. Au fil des années, les ingénieurs ont renforcé les alliages, étendu ces barrières sur les flancs des remorques pour éviter qu'un motard ou un cycliste ne glisse sous les essieux, et tapissé l'ensemble de bandes rétro-réfléchissantes pour que personne ne rate l'obstacle dans la nuit noire.

Lorsque je me retrouve coincée au ralenti sur l'A10 derrière une bâche de transporteur international, je regarde toujours cette traverse d'acier. Elle ne paie pas de mine, elle prend les projections de gravillons et les embruns de boue sans jamais recevoir de compliments, mais elle a épargné des milliers de vies depuis un funeste demi-siècle. Derrière chaque détail technique qui protège notre quotidien sur la route, il y a souvent un cœur brisé qui continue de veiller sur le nôtre.

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