Daniel Ricciardo brise l'armure : « Derrière mes sourires, je crevais d'humiliation »
« Derrière mes sourires, je crevais d'humiliation » : deux ans après son éviction cruelle à Singapour, Daniel Ricciardo raconte la vérité crue sur sa fin de carrière en Formule 1.
Huit victoires en Grand Prix, des dizaines de podiums arrosés de champagne tiède bu directement dans sa bottine et ce sourire carnassier qui a fait de lui la coqueluche des caméras du monde entier. Pourtant, deux ans après avoir été débarqué sans ménagement de la grille de départ, c'est un mot d'une violence inouïe que Daniel Ricciardo vient de poser sur sa sortie : l'humiliation.
Au micro du podcast officiel de la Formule 1, Beyond The Grid, l'Australien a tombé le masque. Pas d'artifice, pas de pirouette comique pour esquiver le sujet. Vingt-quatre mois après son dernier tour de piste fantôme au Grand Prix de Singapour 2024, il raconte enfin ce que coûte psychologiquement le fait d'être jeté d'un baquet en cours de saison sous les yeux de millions de spectateurs, pendant que le paddock fait semblant de ne pas remarquer le couteau planté dans le dos.
Singapour 2024 : le malaise absolu d'un départ sans au revoir
Il faut se replacer dans l'ambiance glaciale de ce week-end de septembre 2024 pour mesurer le calvaire. Tout le monde savait. Dans l'hospitalité Red Bull, chez Racing Bulls, chez les journalistes, personne n'ignorait que Liam Lawson attendait dans les coulisses avec sa combinaison neuve pour prendre sa place dès la manche suivante. Mais officiellement ? Rien. Pas un mot de la direction.
Daniel s'est retrouvé à rouler de nuit sous les projecteurs de Marina Bay comme un condamné en sursis, claquant un dernier meilleur tour en course dérisoire en guise d'épitaphe sportive. À sa descente de voiture, seul dans le cockpit pendant de longues minutes avant d'affronter les télés, l'image serrait le cœur. Le paddock le regardait s'en aller sans oser lui dire adieu, et l'officialisation de son renvoi ne tombera que la semaine d'après.
Aujourd'hui, il confie que cette mascarade a été le point de départ d'une profonde fracture intérieure :
« La première étape, juste après Singapour, a été d’essayer de rester debout et fort, de me protéger avec un mécanisme de défense en montrant à tout le monde que j’allais bien, que tout roulait. Mais en réalité, je fuyais ce sentiment d’humiliation. C’était cette première phase où je me disais que tout était normal, alors que j’étais profondément blessé à l'intérieur. »
Le piège du clown de service
Le drame de Daniel Ricciardo dans le sport moderne, c'est qu'on lui a collé une étiquette de bon vivant perpétuel dont il ne pouvait plus se défaire. En devenant la mascotte absolue des premières saisons de la série Netflix Drive to Survive, avec ses blagues potaches et son rire contagieux, il s'est enfermé dans un personnage public qui lui interdisait de montrer la moindre fissure.
Quand les résultats ont commencé à se dérober chez McLaren, puis lors de ce retour manqué dans le giron Red Bull, il a continué à faire le pitre devant les micros pour donner le change. Une torture mentale qu'il formule avec une grande lucidité :
« Quand les gens me croisaient en public, je faisais le mariole, je rigolais, je buvais un verre et j'avais l'air de passer du bon temps. Mais je masquais ce que je ressentais au fond de moi : une immense douleur et une profonde tristesse. Tu te dis : merde, c’est fini. J’étais ce gamin qui rêvait de se battre pour un titre mondial, qui gagnait des courses, et d’un coup, tout s'est envolé. »
En sport mécanique, dès votre plus jeune âge, on vous apprend à être impitoyable avec vos adversaires sur la piste. Le problème, c'est que cette férocité finit par se retourner contre vous-même dès que le chronomètre commence à faiblir. Quand vous n'êtes plus capable d'extraire ce dixième magique qui venait si naturellement par le passé, le verdict intérieur ne pardonne pas. Pour un champion de ce calibre, ne plus y arriver ne ressemble pas à une simple baisse de forme : cela ressemble à un échec cuisant.
Admettre que la flamme était éteinte
Ce qui force le respect dans sa prise de parole deux ans plus tard, c'est son absence totale d'aigreur envers Red Bull. Là où d'autres auraient déversé leur fiel sur Helmut Marko ou Christian Horner, Ricciardo admet sans détours que son écurie a eu raison de couper le cordon.
Sur la fin, trouver la vitesse réclamait une énergie mentale surhumaine. Le geste n'était plus instinctif, la voiture refusait de se plier à ses trajectoires et chaque freinage tardif — sa marque de fabrique légendaire à l'époque où il plongeait à l'intérieur des virages depuis nulle part — devenait une source d'angoisse plutôt qu'une démonstration d'insolence.
Pour Daniel, ce passage par le vide a été indispensable pour faire le deuil de sa première vie. Aujourd'hui ambassadeur pour Ford, loin de la tension toxique des stands de Grand Prix, il redécouvre les gestes simples : passer du temps avec ses proches, renouer des amitiés qu'il avait laissées filer au nom d'un calendrier à vingt-quatre courses par an, et surtout accepter de ne plus être le centre du monde.
Le panache de la vérité
On aime les sportifs pour leurs victoires clinquantes, leurs dérives contrôlées et leurs déclarations de guerriers. Mais on les comprend vraiment dans ces moments-là : quand ils tombent le casque, s'assoient sur une chaise et osent avouer qu'ils ont eu honte, qu'ils ont eu mal et qu'ils ont pleuré une fois la porte de leur chambre d'hôtel refermée.
Daniel Ricciardo n'aura jamais été champion du monde de Formule 1. Mais en posant ces mots crus sur la brutalité d'un milieu qui vous jette aux ordures dès que vous perdez deux dixièmes au tour, il signe sans doute l'une de ses plus belles leçons d'humanité. Merci pour la franchise, l'artiste.