Biennale de Lyon 2026 : mon carnet de route intime entre friches industrielles et voix étouffées
Je pourrais vous dresser l'inventaire minutieux de tout ce que j'ai croisé à Lyon. La liste serait longue, académique, très sage et probablement assommante à lire. J'ai préféré faire l'exact inverse : ne garder que les propositions devant lesquelles mes pieds ont refusé d'avancer, celles dont j'ai mitraillé les détails avec mon boîtier et celles qui continuent de tourner dans mes pensées une fois le train du retour rattrapé. Voici donc ma traversée de cette 18e édition, forcément partiale, parfaitement incomplète et totalement assumée.
(Texte alternatif / ALT de l'image : installation artistique monumentale aux Grandes Locos pendant la Biennale d art contemporain de Lyon 2026)
Une Biennale, plusieurs Lyon et le droit de faire le tri
Sur le papier, l'affaire est balisée avec une clarté toute curatoriale. La manifestation s'intitule Passer d'un rêve à l'autre, Catherine Nichols en pilote le commissariat principal et le gros des troupes se déploie entre les halles géantes des Grandes Locos, le macLYON et le Musée des Tissus.
Dans les faits, l'expérience ressemble plutôt à une déambulation éclatée où l'on change constamment d'échelle, d'atmosphère et de quartier. On passe la frontière de Villeurbanne pour entrer à l'IAC, on grimpe dans une fondation perchée, on s'invite dans un salon privé pour une foire parallèle et l'on finit par ne plus très bien savoir si l'on explore la sélection officielle, une carte blanche institutionnelle ou les sentiers buissonniers du réseau Résonance.
Cette nuance me semble capitale. Tout ce qui s'expose en ville ne découle pas des choix directs de Catherine Nichols. Mais pour moi qui arpente le bitume lyonnais, ces télescopages forment un seul et même paysage mental. Je n'ai d'ailleurs pas cherché l'exhaustivité. J'ai délibérément tourné les talons devant certaines salles et, dans d'autres, une seule salle a suffi à mon bonheur. Une grande messe d'art contemporain n'a rien d'une corvée de courses : on a encore le droit absolu de presser le pas, d'admettre qu'on reste insensible ou, au contraire, d'y perdre toute notion de l'heure.
Les Grandes Locos : se frotter au gigantisme de l'acier
J'ai attaqué mon parcours par les Grandes Locos. Visuellement, le choc d'espace est immédiat. Cet ancien sanctuaire ferroviaire possède une présence brute qui contraint chaque proposition à livrer un vrai corps-à-corps avec la poussière, les verrières monumentales et les fantômes de la mécanique ouvrière. Certaines créations y déploient une force inouïe. D'autres, plus fragiles, s'y noient lamentablement. C'est la règle du jeu avec ce genre d'écrin sans concession.
Parmi les traces qui ne m'ont pas quittée, l'univers de Laure Prouvost s'est imposé sans réclamer de mode d'emploi théorique, troussant une atmosphère à la fois étrangement familière et subtilement menaçante. Quelques pas plus loin, j'ai été happée par les visions numériques de Serwah Attafuah avec Between this World & the Next, puis par les propositions de James Lewis, notamment Not Just Suffering, but All Forms of Consciousness et The Past Is a Foreign Country. Ses intitulés sonnent déjà comme des nouvelles littéraires et installent une vraie gravité autour de nos amnésies collectives.
Le projet Termite Economies de Nicholas Mangan, conçu entre 2018 et 2020, fait quant à lui corps avec le passé ouvrier des lieux avec une justesse troublante. Même constat devant la Montagne allégorique imaginée par raumlaborberlin, qui n'est pas simplement déposée là pour faire joli mais habite littéralement la carcasse du bâtiment. Je me refuse à dresser un podium : ce sont simplement ces visions-là que j'ai emportées sous mes paupières en sortant sous la pluie.
Au macLYON : quitter le spectaculaire pour respirer
Après le vertige architectural des nefs industrielles, retrouver le macLYON fait l'effet d'une halte feutrée. La lumière change, le son se tamise et le regard gagne en concentration. Le parcours s'ouvre sur les toiles intenses de Pol Taburet, puis croise les recherches de Barbara Breitenfellner, l'installation Dubtraction d'Erwan Sene issue de sa série No Warm Up, et le projet vidéo Four Months, Four Million Light Years de Sara Sejin Chang, aussi connue sous le nom de Sara van der Heide.
Mais s'il ne devait rester qu'un souvenir de cette étape, ce serait sans hésitation Manawa Whenua de l'artiste maorie Ngahina Hohaia. Son dispositif entrelace des milliers de plumes d'albatros d'une blancheur immaculée, des fibres végétales de harakeke, des nappes sonores et des flux d'images en mouvement. L'ensemble convoque la mémoire des eaux sacrées du mont Taranaki, la résistance ancestrale et le traumatisme colonial sans jamais virer au pamphlet facile. C'est une pièce qui exige qu'on s'arrête, qu'on s'assoie et qu'on accepte de ne pas tout intellectualiser à la seconde. Dans un marathon culturel où l'on a tendance à tout survoler, ce temps suspendu m'a fait un bien fou.
À l'IAC de Villeurbanne : une crise d'angoisse en rose bonbon
Mon verdict est encore plus tranché à l'Institut d'art contemporain de Villeurbanne : une unique proposition a totalement éclipsé le reste de la visite. L'installation s'appelle Superanxiety: Nexium, signée par le duo Can Yıldırım et Lalin Mercan, empruntant son titre à une molécule bien connue pour calmer les brûlures d'estomac.
Dès l'entrée, on s'engouffre dans un environnement viscéral aux allures de boyau organique. Tout y est : des parois spongieuses qui rappellent des muqueuses vivantes, un mobilier déformé, des croquis obsessionnels, un bar louche et une pièce montée trop poudrée pour ne pas être suspecte. Au milieu de ce décor digne d'un film déjanté, d'immenses pattes velues de cafard dépassent d'un comptoir. Le mélange de rose acidulé et de jaune pastel donne une fausse impression de bonbonnière pop, mais le malaise poisseux s'infiltre partout. L'œuvre réussit le tour de force de matérialiser l'anxiété contemporaine en un lieu tangible. C'est grinçant, drôle, franchement répugnant par moments, et d'une efficacité redoutable.
Musée des Tissus : des percussions corporelles au camping-car Peugeot
Faire étape au Musée des Tissus relevait de l'évidence dans la capitale historique de la soierie. Pourtant, loin de l'artisanat figé sous cloche, ce sont les corps en mouvement et les mémoires collectives qui vibrent dans les salles.
Avec Futur antérieur progressif, Angelica Mesiti filme des adolescents qui fabriquent un orage sonore sans le moindre instrument, uniquement par la friction des paumes, le claquement des doigts et des percussions sèches sur leurs jambes, dialoguant avec un fossile reproduisant l'impact de gouttes de pluie tombées il y a des millions d'années. Même charge émotionnelle devant We Are Together Because… de Mikhail Karikis, né d'une immersion de deux ans auprès de cinquante-deux jeunes près de Lisbonne pour les cinquante ans de la révolution des Œillets, prolongé ici avec des habitants de Lyon.
Au détour d'une travée, l'art rejoint ma passion du voyage avec une installation singulière : le camping-car rose bonbon du duo d'artistes allemandes EVA & ADELE. Leur Biographische Skulptur n° 32, installée dans un grand fourgon Peugeot Boxer, a été durant des années leur logis, leur atelier nomade et leur outil de performance. Les kilomètres défilent sur la carrosserie comme un journal intime à ciel ouvert. Je garde également en tête les présences fortes de Kokou Ferdinand Makouvia et les accumulations troublantes d'Annette Messager, où l'objet le plus inoffensif finit par vous glacer le sang.
Fondation Bullukian : rendre à César ce qui lui appartient
La visite de la Fondation Bullukian impose une petite mise au point de méthode. L'institution accueillait deux propositions en parallèle, et si les toiles de Kirtika Kain s'inscrivaient bien dans la sélection de Catherine Nichols, c'est vers l'autre volet que mon cœur a penché.
Dans l'exposition collective Des faits comme défis, orchestrée de manière totalement indépendante par Fanny Robin, directrice artistique des lieux, une silhouette a retenu mon souffle : celle imaginée par l'artiste mongole Odonchimeg Davaadorj. Son dessin sur grand format met en scène un corps féminin hybride qui se ramifie en un arbre dénudé où viennent se poser quelques volatiles. C'est d'une grâce absolue, presque translucide, tout en conservant une gravité sourde, comme si cette silhouette hésitait entre l'enracinement terrien et la chute définitive. Une seule feuille aura suffi à effacer le besoin de commenter le reste des accrochages.
Les échappées de Résonance : la carcasse textile de Tamara Kostianovsky
C'est souvent en marge des parcours balisés que surgissent les plus belles découvertes. Sous la bannière Résonance, une myriade d'initiatives indépendantes irrigue l'agglomération, à l'image de l'exposition Manifesta – La Traversée, nichée pour quelques jours dans un appartement privé du centre-ville.
Parmi les galeries réunies, mon attention s'est figée sur le travail de Tamara Kostianovsky, défendue par l'enseigne RX & SLAG Paris. De prime abord, ses sculptures textiles charment le regard avec leurs teintes délicates, leurs broderies florales et leurs oiseaux bucoliques. Mais lorsqu'on s'approche à quelques centimètres, le motif bascule vers une forme de carcasse écorchée vive, entièrement façonnée à partir de vieux vêtements recyclés et de tissus d'intérieur récupérés. Ce passage de l'ornement rassurant à la vulnérabilité de la chair m'a profondément émue.
Fin de piste au Fort de Vaise : la voix des oubliées
Pour boucler cette escapade, j'ai pris de la hauteur pour gagner le Fort de Vaise, où veille la Fondation Renaud. L'endroit possède une âme singulière : cet ouvrage militaire érigé au milieu du dix-neuvième siècle a été sauvé in extremis des pelleteuses dans les années soixante par les frères Renaud, avant de devenir un phare pour la préservation du patrimoine et des métiers d'art.
C'est dans ce cadre chargé d'histoire que Laure Subreville a déployé son projet personnel, exhumant des archives locales les parcours brisés de trois créatrices lyonnaises méconnues : Thérèse Contestin, Alice Gaillard et Louise Hornung. En reliant leurs combats oubliés aux témoignages de femmes qui font la scène culturelle contemporaine de la région, l'artiste a aménagé au rez-de-chaussée un studio d'enregistrement intimiste articulé autour d'un lit baigné d'une lumière douce. Après le vertige des Grandes Locos et l'agitation des musées, terminer mon voyage dans ce fort silencieux, bercée par des voix qui refusent l'effacement, possédait une évidence rare.
Ce que je garde précieusement de ce voyage
Je n'ai pas cherché à cocher toutes les cases du livret officiel et j'ai laissé de côté une quantité phénoménale de signatures. Grand bien m'en fasse : une édition qui susciterait une admiration béate devant chaque cartel serait suspecte.
Ce carnet de route témoigne simplement de ma manière d'envisager l'art : une affaire de tripes, d'escales imprévues et de sensations physiques. J'en retiens des corps qui refusent d'être réduits au silence, des tissus qui cachent des cicatrices invisibles, des architectures qui bousculent nos certitudes et des voix qui tissent des liens par-delà le temps. Il me reste désormais à légender mes pellicules et à assumer cette évidence : l'essentiel d'une biennale ne se mesure pas au nombre de pas enregistrés par sa montre, mais à la force des images qui refusent de quitter notre mémoire.