Rossella Guasco : la femme qui décide de ce que vous touchez dans votre voiture

Avant les écrans et les chevaux sous le capot, une voiture se juge à ce que nos mains effleurent. À la tête des matières de Stellantis, Rossella Guasco est la femme qui décide du toucher de vos trajets.

Rossella Guasco vice presidente CMF design Stellantis au milieu de ses echantillons de couleurs et de tissus

Rossella Guasco travaille sur ce que nos mains retiennent d’une voiture. On passe des heures à débattre du dessin des phares, des chevaux sous le capot ou des secondes grappillées sur un zéro à cent. Pourtant, une fois la portière refermée, la réalité d'une voiture ne se vit pas devant sa calandre : elle se mesure à ce que nos mains effleurent sur le volant, à la douceur d'un tissu sur l'assise et à la façon dont la lumière accroche une baguette de contre-porte. Cet univers invisible pour beaucoup porte un nom de code dans les bureaux d'études : le CMF, pour Couleurs, Matières et Finitions.

À la tête de ce département stratégique pour l'ensemble des marques européennes du groupe Stellantis, une femme orchestre cette partition tactile depuis des années : Rossella Guasco. En découvrant ses confidences dans les pages d'une revue de design, j'ai retrouvé exactement ce qui me passionne dans l'automobile : cette capacité à transformer une carcasse de métal en un espace intime où l'on se sent immédiatement bien, loin des discours formatés des chefs de produit.

Rossella Guasco : le choc du MoMA et le refus de la bagnole à papa

Fille d'un père qui a consacré toute sa vie professionnelle à Fiat, Rossella aurait pu logiquement fuir l'automobile pour tracer sa propre route. C'est d'ailleurs par l'architecture qu'elle débute, fascinée par les volumes intérieurs et la dimension sensorielle des lieux. Mais le véritable déclic se produit en 1995, lors d'un voyage à New York.

En poussant la porte du MoMA, où la voiture a aussi sa place pour visiter l'exposition Mutant Materials in Contemporary Design, puis en découvrant les archives balbutiantes de Material ConneXion, elle prend une claque visuelle. À une époque où l'on commence à peine à parler de durabilité, elle comprend qu'un matériau n'est pas un simple revêtement inerte : c'est un vecteur d'émotion brute capable de forger l'identité d'un objet. Sa décision est prise : elle importera cette recherche plastique au cœur de l'industrie automobile.

Son apprentissage se fait auprès de pointures qui ont façonné le style italien. Chez Lancia d'abord, aux côtés de Flavio Manzoni, où elle apprend que les finitions ne se collent pas à la va-vite en fin de projet mais dictent la ligne dès la première esquisse. Plus tard, Lorenzo Ramaciotti lui confie la responsabilité des couleurs et matières pour l'ensemble des marques du groupe FCA, avant qu'elle ne fonde le Material Lab au sein de l'Advanced Design avec Roberto Giolito.

Quatre marques, une même fibre : le grand écart Stellantis

Le défi actuel de Rossella tient du numéro d'équilibriste. Comment partager des plateformes techniques communes sans transformer les habitacles en clones interchangeables ? À cette question que tout le monde se pose devant la standardisation galopante des grands groupes, sa réponse coule de source : une marque ne doit pas courir après des modes éphémères, mais traduire ses propres valeurs.

Une même technologie textile, un même polymère recyclé ou une inspiration brute ne racontent absolument pas la même histoire selon qu'on les applique à bord d'une Alfa Romeo, d'une Jeep, d'une Peugeot ou d'une Fiat. Là où la firme de Milan réclame une sensualité sportive et sombre, la marque américaine exige de la robustesse baroudeuse lavable à grande eau, tandis que Turin appelle une fraîcheur pop et accessible. C'est précisément dans cette subtilité du grain, du reflet et de la piqûre que la personnalité d'une auto survit aux économies d'échelle.

Femmes dans l'auto : le constat lucide d'une insoumise

Loin de s'enfermer dans sa tour d'ivoire de Turin, Rossella puise son inspiration chez les maîtres de l'art décoratif italien comme Castiglioni, Magistretti ou Gaetano Pesce, tout en observant avec admiration le travail contemporain de créatrices comme Patricia Urquiola, Hella Jongerius ou Neri Oxman. Elle cite volontiers la maxime de Mauro Porcini : « Le design est un acte d'amour ». Une formule qui résume assez bien sa façon de concevoir l'habitacle comme un refuge bienveillant plutôt que comme une vitrine technologique glaciale.

Lorsqu'on l'interroge sur l'évolution de la place des femmes dans les états-majors du design automobile, elle évite la langue de bois polie. Le changement est bien enclenché, concède-t-elle, mais il avance encore à un rythme désespérément trop lent.

Avant d'affronter le tourbillon de ses journées de réunions, de présentations stratégiques et d'échanges d'échantillons avec les fournisseurs, Rossella commence toujours par une longue marche matinale dans les bois avec ses deux Golden Retrievers. Une parenthèse de grand air indispensable pour garder le sens du réel et cultiver cette curiosité insatiable qu'elle conseille à n'importe quel jeune designer. Voir une femme imprimer ainsi sa sensibilité et son exigence tactile dans des millions de voitures qui sillonnent nos routes me réjouit profondément. La prochaine fois que vous poserez vos mains sur votre planche de bord, vous saurez à qui vous le devez.

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