XPeng à Munich : Gyozas, robot androïde et coup de pression sur l'automobile allemande
Planter un buffet de gyozas et déboucher du prosecco à quelques kilomètres des tours vitrées de BMW et des états-majors d'Audi, à Munich, relevait déjà d'une belle insolence. Mais débarquer en Bavière avec un androïde de 70 kilos qui vous tend la main et un pick-up géant à trois essieux conçu pour larguer un hélicoptère biplace depuis sa benne arrière, c’est de la provocation pure et simple.
Pendant que les constructeurs européens enchaînent les réunions de crise pour savoir comment rentabiliser des citadines à batterie, He Xiaopeng avance avec le sourire carnassier des patrons de la tech qui n'ont peur de personne. On lui colle volontiers l'étiquette paresseuse d'« Elon Musk chinois ». L'homme est pourtant d'une autre trempe : un informaticien pragmatique qui a fait fortune dans les logiciels mobiles avant de miser l'intégralité de ses deniers personnels sur l'acier et les batteries.
Le codeur devenu bâtisseur
Fils d'un modeste instituteur du Hubei, He Xiaopeng n'a pas grandi dans les couloirs feutrés des conglomérats d'État. En 2014, il encaisse le jackpot en revendant son navigateur pour smartphones UCWeb au géant Alibaba. Le deal dépasse les quatre milliards de dollars. À 37 ans, le bonhomme a largement de quoi s'offrir une retraite dorée sur un yacht à Hong Kong.
C'est le moment précis où Tesla décide de rendre ses brevets publics. Piqué au vif, Xiaopeng décide de tout réinvestir dans la création de sa propre marque automobile, s'associant à des ingénieurs transfuges de GAC. Pour convaincre sa femme avant d'injecter 300 millions de dollars de sa poche sur la table, son argument tient en une phrase : si le patron ne risque pas sa propre chemise, pas un seul investisseur sérieux ne lui confiera un centime.
La Dame de Fer et le sauvetage au tournevis
L'aventure a pourtant failli tourner court très vite. Fin 2022, XPeng se prend les pieds dans le tapis avec le lancement du grand SUV G9. L'auto est truffée de puces dernier cri mais les gadgets s'empilent sans cohérence et les clients fuient. Les ventes tombent à 4 000 voitures par mois, l'argent brûle à toute vitesse et la faillite pointe son nez.
Pour stopper l'hémorragie, Xiaopeng va chercher l'exact opposé de sa culture geek : Wang Fengying. Ancienne numéro deux du géant du pick-up Great Wall Motors, celle que l'industrie surnomme la « Dame de Fer » débarque dans les open-spaces de Canton pour imposer la discipline d'une usine d'armement. Elle vire les copains historiques incapables de tenir des cadences, simplifie le catalogue à la tronçonneuse et divise les coûts de fabrication par deux.
L'effet est immédiat. Moins de douze mois après ce grand nettoyage d'atelier, le groupe Volkswagen se résout à signer un chèque de 700 millions de dollars pour entrer au capital de la jeune pousse chinoise et s'offrir l'accès à son architecture logicielle. Les élèves de Canton donnent désormais des cours du soir aux ingénieurs de Wolfsburg.
Ouvrir le robot pour calmer les sceptiques
La méthode XPeng tient dans ce refus d'acheter sur étagère ce que l'on peut fabriquer soi-même. Plutôt que de payer les processeurs Nvidia au prix fort, la marque développe en interne sa propre puce d'intelligence artificielle, baptisée Turing, qui équipe désormais toute sa gamme. Sur le toit des berlines P7+ et des SUV, adieu les encombrants et coûteux boîtiers LiDAR : le système fonctionne à la vision optique pure, calquant l'analyse de trajectoire sur la rétine humaine.
Cette obsession du mouvement culmine avec Iron, leur robot humanoïde de 1,78 mètre destiné à travailler directement sur les lignes d'assemblage. À Munich, devant des journalistes européens persuadés d'assister à une supercherie high-tech, les techniciens de la marque ont dû sortir les clés Allen pour ouvrir la cage thoracique du prototype et prouver qu'aucun pantin articulé ou cascadeur en combinaison ne se cachait sous les panneaux d'aluminium.
Le jouet à 280 000 dollars
Mais la pièce maîtresse du barnum reste le Land Aircraft Carrier. Un monstre tout-terrain de 5,5 mètres à six roues motrices qui dissimule dans sa soute un aéronef biplace à décollage vertical. D'une pression sur l'écran central, le hayon arrière s'ouvre, les rotors se déplient et l'engin volant s'extrait tout seul de la carrosserie pour emmener ses passagers au-dessus des bouchons.
Ce qui ressemblait à un délire de salon automobile est déjà en phase de pré-série, avec plus de 7 000 réservations au compteur, financées en grande partie par des clients du Golfe ravis de débourser près de 280 000 dollars pour ce croisement entre un pick-up blindé et un hélicoptère de poche.
Pendant que l'Europe disserte sur les droits de douane et la survie de ses équipementiers historiques, XPeng ne demande plus la permission. En installant ses droïdes et ses vaisseaux à trois essieux dans la patrie de l'automobile allemande, He Xiaopeng est juste venu rappeler une réalité cruelle : la voiture de demain se programme désormais à Canton, et les rois d'hier n'ont plus qu'à regarder l'écran.